Queer Orientale Antifa

9 juin 2024.

Le RN fait 31 % aux élections européennes, réunissant ainsi presque 16 % des voix des inscrits sur les listes électorales. Le président Emmanuel Macron dissout l’Assemblée Nationale.

L’extrême droite, qui se voyait déjà gagnante en 2027 aux présidentielles, a une occasion exceptionnelle de se saisir du pouvoir par l’alternance, en ayant une majorité absolue de députés à l’Assemblée et en nommant Jordan Bardella 1er ministre.

S’ensuivent trois semaines de campagne éclair, pendant lesquelles on note une flambée d’actes racistes, islamophobes et queerphobes, ainsi qu’une libération de la parole fasciste.

30 juin 2024.

La Pride d’Istanbul a lieu, malgré la répression violente de cette marche par le gouvernement turc depuis 2015. Les militant·es font honneur à leur slogan « Nefrete inat, yaşasın hayat » (« malgré la haine, vive la vie » en turc).

Je suis cet évènement depuis la France, et je lis leur communiqué empli d’une résilience joyeuse, d’une digne rage de vivre, d’impertinence effrontée.

En le lisant, je me rends compte d’une chose : malgré un président et un gouvernement de plus en plus homophobe, malgré une répression féroce, la vie, la résistance, fleurissent. Les gens s’organisent. Iels s’organisent pour vivre. Pour espérer. Pour marcher. Pour lutter.

Entre-temps, les résultats des élections législatives nous rassurent. Le RN n’accèdera pas au pouvoir. Pas cette fois. Leur discours de défaite nous transmet un message clair : ils ne lâcheront rien, la prochaine fois sera la bonne.

Ils ne lâcheront rien ? Mais nous non plus, mon amour.

Quel que soit ceux qui nous gouvernent, et peu importe à quel point ils seront autoritaires, fascistes : la lutte existera toujours, la résistance aussi. Car il y aura des gens pour s’organiser et la faire vivre.

La Pride d’Istanbul est organisée depuis des mois, avec une préparation des militant·es, des ateliers antirep. Pour échapper au barrage policier, la manifestation n’a pas eu lieu Place Taksim où elle se tient habituellement, mais à l’autre bout de la ville à Kadıköy, sur la rive dite « asiatique » d’Istanbul. Les participant·es ont été sélectionné·es par les organisateur·ices, leurs profils vérifiés pour éviter les infiltrations. Des queers caché·es se sont rassemblé·es dans les ruelles de Kadıköy, ont attendu le signal et se sont élancé·es, en déployant drapeaux et banderoles, pour marcher une vingtaine de minutes et se disperser rapidement. La stratégie a été efficace, avec « seulement » une petite dizaine de gardes à vue.

La 22e édition de la Pride d’Istanbul a eu lieu, pour la libération, contre le fascisme, contre l’oubli. Elle porte un message révolutionnaire, en soutien à toutes les formes de vie réprimées qui habitent dans cette géographie malmenée par les Etats-Nation et leur violence.

J’ai traduit ce texte pour que l’on se souvienne : peu importe la dureté des conditions, la lutte, l’organisation continue, et avec elle la vie. Ces choses sont immortelles.

Je l’ai traduit pour que cette façon de lutter nous parvienne aussi, et peut-être nous inspire.

D’Istanbul à partout ailleurs, Bijî bexwedana lubunya ! Vive la résistance des queers !

NDT : « Lubunya » est un terme en turc qui désigne toute personne déviant de la norme sexuelle et de genre, ou LGBTQIA+. C’est un terme qui a une histoire très riche dans la communauté LGBT + en Turquie qui peut être traduit (imparfaitement) par « queer », mais que j’ai laissé tel quel dans le communiqué de la Pride d’Istanbul.

Traduction du communiqué de presse de la Pride d’Istanbul 2024

Aujourd’hui, nous sommes le 30 juin 2024. Aujourd’hui, nous marchons à nouveau, mon amour, pour le 22e anniversaire de notre Pride.

Aujourd’hui, vous avez condamné Istiklal. Vous avez fermé toutes les routes, toutes les places qui mènent à cette avenue. Vous avez interrompu la vie dans cette ville immense.

Mais vous avez oublié ceci : S’il le faut, nous traverserons la pierre, nous tordrons le temps et nous nous retrouverons par nos rires.

Je me souviens.

& toi, mon amour,

Tu te souviens ?

Depuis 2015, on se bat contre les forces qui tentent d’ombrager notre marche des fiertés. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, notre lutte s’enracine, se répand comme une vague dans la ville.

En 2016, vous nous avez empêché.es de lire nos communiqués de presse sur les places publiques, dans les rues.

On s’est perché·es aux balcons, on s’est infiltré·es dans vos télés,

sur les ponts,

sur les montagnes,

dans toutes les villes on a hurlé la voix d’Istanbul.

Des communiqués, on en a lu mille.

En 2017 on se faisait charger par les flics, on lisait, on criait nos communiqués en courant. Le drapeau qu’un·e lubunya  faisait tomber par terre en fuyant les flics, cell·eux qui passaient après le ramassaient.

Notre drapeau a flotté partout dans la ville, et il flotte encore.

En 2018, 2019, on était encore à Taksim ! Après nos communiqués vous avez essayé de nous disperser avec vos canons à eau, votre police anti-émeute. La foule que nous étions s’est répandue dans les rues. Tarlabaşı est à nous, Beyoğlu est à nous. Ta police pense-t-elle vraiment connaître nos propres rues mieux que nous ?

Pendant la pandémie, tu te souviens de notre pride numérique, de nos manifs distanciées de la rue Mis ?

En 2021, vous avez fait une descente pendant notre pique-nique au parc Maçka. Vous avez reversé toute notre bouffe vegan dans la terre. Trois jours après on hurlait nos slogans à Cihangir.

En 2022, on a lancé un ultimatum à la préfecture. On a enflé dans les rues, on y a roulé, transpiré, on a fait l’amour ou on ne l’a pas fait. Quand vos gardes à vue illégales et injustes se sont terminées, on a accueilli 373 personnes à leur sortie avec des halay et des baklava véganes.

En 2023, pendant notre marche-évènement, on vous a vus arriver en panique à Nişantaşı. Vous nous avez vu·es organisé·es comme jamais, brillant de mille feux et toujours plus nombreux·ses. Vous avez embarqué des gens assis·es dans des cafés, dans des taxis, cell·eux qui selon vous nous ressemblaient. Vous avez détenu des touristes et des migrant·es dans vos centres de renvoi. Notre solidarité n’avait plus de frontières. Notre solidarité internationale était indépassable. On s’est fait de nouveau·elles camarades. Plus vous nous craigniez et essayiez de nous réprimer, plus on vivait, on grandissait, on s’infiltrait dans chaque fissure, avec la rage, la joie de la vie.

Tout ce que nous avons vécu est frais dans nos mémoires : les marches où on était ensemble, les ami·es lubunya que nous avons perdu·es, les camarades tombé·es pendant les révoltes de Gezi, Roboski, les municipalités dont vous avez étouffé la volonté en y envoyant des bus de votants et des administrateurs d’Etat , nos élu·es emprisonné·es, Berkin Elvan, Ceylan Önkol, les milliers de mort·es à cause de votre négligence dans les zones du séisme, celleux chassé·es de leur travail et abandonné·es à la faim après le coup d’État, les chiens des rues, selon vous « errants» , que vous avez menacé·es.

Tout ça, on ne l’a pas oublié.

Nous voyons les crimes de guerre, les génocides au Rojava et en Palestine. Nous voyons les profits que vous réalisez en nous volant notre futur. Nous sommes bien au courant de tout ça.

Ces derniers jours, on puise notre force dans cette foule ; on se renouvelle.

On n’en a pas marre de jouer avec la police, de leur prendre la tête. On a revendiqué notre existence tous les jours, dans toute la ville. On est tellement habitué·es à votre répression ; vous essayez même d’interdire les rassemblements où on veut juste « se vernir les ongles, laisser nos cheveux flotter au vent ».

Vous avez interdit notre kermesse, notre concert, nos retrouvailles autour d’un thé, notre fête, et on attend toujours l’arrêté officiel.

On n’en a rien à foutre de vos interdictions absurdes.

En une journée, on a changé de continent, fait la fête jusqu’au matin, on s’est organisé·es dans la rue.

NOUS SOMMES PARTOUT : IL FAUT VOUS Y FAIRE.

À tous·tes nos ami·es lubunya qui ne sont pas là, qui ne sont pas venu·es marcher par peur de la répression, et à tous·tes celleux en exil, nous disons :

ne t’inquiète pas, on se reverra bientôt.

Ami·es lubunya, nous savons comment ces conditions politiques nous isolent, nous replient sur nous-mêmes. Nous savons comment cette crise économique nous atteint, nous voyons comment nous sommes privé·es de nos droits les plus basiques comme l’accès au logement, à la santé. N’oublie jamais : tu n’es pas seul·e, nous sommes des milliers. Cette foule qui te semble être un lointain souvenir, ces gens, existent toujours.

Nous ne sommes jamais parti·es.

Nous voulons que le 12e président, qui a fait de nous une cible dans son discours de victoire aux dernières élections, sache ceci :

les grandes « réunions pour la famille » que vous organisez, vos politiques de division, ne fonctionnent pas. Nous les LGBT+, on ne vous abandonnera ni la rue, ni la politique, ni nos vies.

Le pouvoir en place qui s’attaque aux pauvres, en faisant des LGBT+, des Kurdes, des réfugié·es des cibles, qui divise la société avec ses politiques guerrières, condamne tous·tes les habitant·es de la Turquie à la pauvreté. Au même moment, les politiciens s’enrichissent encore et encore. Ils nous condamnent à un avenir merdique, mais, bien sûr, nous allons reverser cet ordre établi.

Nous savons que c’est le même État qui met les élu·es du DEM Parti sous surveillance, qui interdit aux Mères / Personnes du Samedi de manifester, qui s’en fout de la vie des travailleur·euses, qui déclare la guerre aux animaux des rues. Nous appelons toustes celleux qui se battent pour une vie libre et égale à lutter ensemble, à porter la voix des LGBT dans la lutte pour la fierté.

Que ceux qui essayent de nous enfermer dans cette atmosphère étouffante avec dix milles interdictions comprennent ceci : nous savons que dans une telle atmosphère, nous sommes les un·es pour les autres le remède, on est ensemble, côte à côte.

Nous sommes les lubunyas qui sont amoureux·ses, qui luttent, qui boivent des coups, qui s’écoutent, qui s’organisent. C’est de là qu’on puise notre force commune.

Tu te souviens ?

Souviens-toi de ce jour, lubunya !

Aujourd’hui on se rassemble pour la 22e marche des Fiertés d’Istanbul. Depuis 21 ans on marche dans le quartier de Taksim, sur l’avenue Istiklal. Cette année, pour la première fois, on a pris la rue sur un autre continent, et on est là. L’air marin est agréable, et les bourgeois ne comprennent plus rien.

Sachez que la répression et la violence qui s’abattent sur nos marches depuis 2015 nous ont poussé·es chaque année à nous rassembler et à trouver de nouvelles stratégies. Parce que, lubunya , on voulait être nombreux·ses.

Lubunya tu es magnifique quand tu t’organises !

Örgütlü güzelsin lubunya !

Pas de salut seul·e, libres ensemble ou rien !

Kurtuluş yok tek başına ya hep beraber ya hiç birimiz !

A bas, à bas votre ordre moral !

Batsın batsın ahlakınız batsın !

Le Kurdistan existe, les queers existent !

Kürdistan vardır lubunyalar vardır !

Le monde tremblera de son axe quand les pédé·es seront libres !

Dünya yerinden oynar ibneler özgür olsa !

Remerciements

On ne fait jamais rien tout·e seul·e.

ces remerciements sont faits pour reconnaître ça.

Merci à A, merci d’y avoir cru.

Merci à Des Écoles pour le Chiapas et à OrtaSekerli d’avoir existé dans cet espace étrange au milieu de deux pays, de plusieurs peuples, de multiples mondes.

Merci à Istanbul Pride pour l’espoir infini.

Merci à « tous·tes cell·eux qui se battent pour une vie libre et égale et qui luttent ensemble » de Sainté à Istanbul, en passant par le Chiapas, et partout dans le monde.

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