Les textes qui suivent sont une compilation de communiqués zapatistes datant de décembre 2023. Ils expliquent les changements décidés dans leur façon de s’auto-gouverner, après réflexions et critiques.
Vous pouvez les retrouver, ainsi que d’autres communiqués, sur le site « Enlace Zapatista ».
Troisième partie : Dení
Feu le SupMarcos disait qu’il n’était pas possible de comprendre les raisons du soulèvement sans d’abord connaître l’histoire de Paticha, la petite fille de moins de 5 ans qui est morte dans ses bras par manque d’un cachet contre la fièvre. Et maintenant, je vous dis que vous ne pourrez pas comprendre ce que plus tard vous expliquera en détail le Sous-commandant insurgé Moisés si vous ne connaissez pas l’histoire de Dení.
Dení est une petite fille indigène, de sang et de racines maya. C’est la fille d’une insurgée et d’un insurgé indigènes zapatistes. Quand elle est née, il y a environ 5 ans, on lui a donné ce nom pour honorer la mémoire d’une compañera qui est morte il y a de nombreuses années.
Feu le SupGaleano a connu Dení quand elle était un Patz, c’est-à-dire un petit tamal [ndt : plat traditionnel à base de pâte de maïs cuit dans sa feuille et formant un petit boudin], tant elle était rondelette. D’ailleurs, c’est comme ça que le Sup l’appelait : «Patz«. Maintenant elle est plutôt maigrichonne, parce qu’elle n’arrête pas de bouger. Quand les insurgées se réunissent pour travailler, Dení se met, selon elle, à leur donner des leçons de santé autonome. Et elle dessine des gribouillis qui, selon ce qu’elle explique ensuite, sont des promotrices de santé. Elle dit que les promotrices sont meilleures parce que les hommes des fois ne comprennent pas le « en tant que femmes que nous sommes ». Elle soutient fermement que, pour être promotrice de santé, c’est obligé que tu dois savoir faire une piqûre mais que ça fasse pas mal. « Parce que, on sait jamais, si t’as besoin d’une piqûre et que tu ne veux pas parce que ça fait mal ? »
Maintenant nous sommes en réunion des cheffes et des chefs zapatistes. Le père et la mère de Dení ne sont pas présents mais la petite fille est arrivée en suivant le Tzotz et la Pelusa, qui sont couchés aux pieds du Sous-commandant insurgé Moisés et apparemment attentifs à ce qui se dit.
Quelqu’un est en train d’expliquer :
« Dení est présente ici et elle est, on va dire, la première génération. Dans 20 ans, Denì va avoir une petite fille et lui donnera le nom de «Denilita», elle sera la seconde génération. Denilita, 20 ans plus tard, va concevoir une fille qui s’appellera «Denilitilla», c’est la troisième génération. Denilitilla, arrivée à ses 20 ans, va engendrer une fille qui s’appellera «Denilititilla», ce sera la quatrième génération. Denilititilla, à ses 20 ans, va donner naissance à une petite fille et l’appellera «Denilí», la cinquième génération. «Denilí» à l’âge de 20 ans, aura une fille qui s’appellera «Dení Etcétera», qui sera la sixième génération. «Dení Etcétera», 20 ans plus tard, c’est-à-dire dans 120 ans, aura une fille dont on n’arrive pas à voir le nom, parce que sa naissance est déjà loin dans le calendrier, mais elle est la septième génération. »
À cet instant intervient le Sous-commandant insurgé Moisés : « Nous devons donc nous battre pour que cette petite fille, qui va naître dans 120 ans, soit libre et soit ce qu’elle a envie d’être. Nous ne sommes donc pas en train de lutter pour que cette petite fille soit zapatiste ou membre d’un parti ou quoi que ce soit d’autre, mais pour qu’elle puisse choisir son chemin, quand elle aura l’âge de le faire. Et pas seulement qu’elle puisse décider librement mais aussi et surtout qu’elle soit responsable de cette décision, c’est-à-dire qu’elle tienne compte du fait que toutes les décisions, ce que nous faisons et ce que nous ne faisons plus, ont des conséquences. Alors, il s’agit pour cette fillette de grandir avec tous les éléments pour prendre une décision et en assumer les conséquences.
Et donc qu’elle n’accuse pas le système, les mauvais gouvernements, ses parents, sa famille, les hommes, son partenaire (qu’il soit homme, ou femme, ou quoique ce soit), l’école, ses amis. Parce que c’est ça la liberté : pouvoir faire quelque chose sans pression ni obligation, mais en se responsabilisant de ce qu’on a fait, c’est-à-dire en connaissant les conséquences à l’avance. »
Le SubMoy se retourne vers le désormais défunt SupGaleano, comme pour lui dire « c’est à toi ». Le défunt qui n’est pas encore défunt (mais qui sait déjà qu’il le sera bientôt), prévoit qu’un jour il devra parler de ça à des inconnus et commence :
« Est-ce que cette Dení puissance N ne dira plus de mal de ces foutus hommes ? Si, elle le fera, ça va de soi. Mais ses arguments ne seront pas qu’ils se sont moqués d’elle, qu’ils l’ont méprisée, qu’ils l’ont agressée, harcelée, violée, frappée, fait disparaître, qu’ils l’ont assassinée, démembrée. Non, ça sera pour des choses et des histoires normales, comme le fait que ce foutu homme pète au lit et que la couverture pue ; ou parce qu’il ne vise pas bien la cuvette des toilettes ; ou parce qu’il rote comme un veau ; ou qu’il achète le maillot de son équipe préférée, qu’il met un short, des chaussettes et des chaussures de foot, pour après s’asseoir et regarder le match en se goinfrant de popcorn avec un max de sauce piquante ; ou qu’il choisit avec un soin tout particulier l’outfit qu’il va porter pendant des dizaines d’années : son tee-shirt préféré, son jogging favori, ses tongs de prédilection ; ou parce qu’il ne lâche pas la télécommande ; ou parce qu’il ne lui dit pas qu’il l’aime, même si elle sait qu’il l’aime, mais c’est pas de trop un rappel de temps en temps. »
Parmi les personnes qui écoutent, les femmes hochent la tête affirmativement comme pour dire « ça va de soi » ; et les hommes sourient nerveusement.
Le SubMoy sait que c’est une manie du SupGaleano qui maintenant, en mode «solidarité de genre», va se mettre à dire du mal des femmes, alors il l’interrompt juste au moment où le désormais défunt dit : « Mais, c’est que les femmes… »
« Bon, dit le SubMoy, pour l’instant, on est en train de parler d’une petite fille qui va naître dans 120 ans et on va se concentrer là-dessus. » Celui qui pressent qu’il sera défunt s’assied, regrettant de ne pas avoir pu exposer sa brillante thèse contre les femmes. Le SubMoy poursuit :
« On doit donc penser à cette petite fille. Voir loin, quoi. Et, en regardant ce qui paraît très lointain, il faut voir ce qu’on doit faire pour que cette petite fille soit libre.
Et c’est important parce qu’on est déjà dans la tempête. Celle-là même dont nous avions averti il y a presque 10 ans. La première chose que nous voyons, c’est que la destruction arrive plus vite. Ce que nous pensions qui allait arriver dans 10 ans est déjà là.
Vous l’avez déjà expliqué ici. Vous nous avez raconté ce que vous voyez dans vos régions Tzeltal, Tzotzil, Cho´ol, Tojolabal, Mame, Zoque, Quiché. Vous savez déjà ce qui se passe avec la terre mère parce que vous vivez et vous travaillez en elle. Vous savez que le temps change. « Le climat », comme disent les citadins. Qu’il pleut quand c’est pas le moment, que la saison sèche arrive quand c’est pas son tour. Et tout ça. Vous savez qu’on ne peut pas décider de semer comme nos prédécesseurs le faisaient, parce que le calendrier tourne de travers, qu’il a changé, quoi.
Mais pas seulement. On voit aussi que les comportements des animaux ont changé, ils apparaissent dans des zones où ce n’est pas leur habitude et à des saisons qui ne sont pas les leurs. Ici et dans les géographies de peuples frères, il y a une augmentation de ce qu’on appelle « les catastrophes naturelles », mais elles sont la conséquence de ce que fait et cesse de faire le système dominant, à savoir le capitalisme. Il pleut, bien sûr, mais les pluies sont plus violentes qu’avant et dans des endroits et à des saisons qui ne sont pas habituelles. Il y a de terribles sécheresses. Et maintenant, il arrive que dans une même géographie – par exemple ici au Mexique –, d’un côté, il y a des inondations et, de l’autre, c’est la sécheresse et les gens manquent d’eau. Il y a des vents violents et c’est comme si le vent était devenu sauvage et qu’il disait « ça suffit » et voulait tout renverser. Il y a des tremblements de terre, des éruptions, des fléaux comme jamais auparavant. Comme si la terre mère disait « pas plus loin, ça suffit ». Comme si l’humanité était une maladie, un virus qu’il faut expulser en vomissant de la destruction.
Mais, outre le fait qu’on sent que la terre mère est comme révoltée, comme si elle protestait, il y a bien pire : le monstre, l’Hydre, le capitalisme, qui, comme fou, dérobe et détruit. Il veut maintenant voler ce qui, avant, ne l’intéressait pas et il continue à détruire le peu qu’il reste. Le capitalisme produit maintenant la misère et celles et ceux qui la fuient : les migrants.
La Pandémie du COVID, qui est toujours en cours, a montré l’incapacité de tout un système à donner une réelle explication et à prendre les mesures nécessaires. Pendant que des millions de gens mouraient, quelques-uns se sont enrichis. D’autres pandémies se profilent déjà et les sciences cèdent la place aux pseudo-sciences et aux charlatanismes transformés en projets politiques de gouvernement.
Nous voyons aussi ce que nous appelons le Crime Désorganisé, qui sont les mauvais gouvernements eux-mêmes, de tous les partis politiques, qui se cachent et se battent pour l’argent. Ce Crime Désorganisé est le principal trafiquant de drogues et de personnes ; celui qui garde pour lui la plus grande partie des aides de l’État ; celui qui enlève, assassine, fait disparaître ; celui qui fait des affaires avec les aides humanitaires ; celui qui rançonne, menace et fait payer une taxe de droit d’usage pour qu’un candidat ou une candidate dise que maintenant oui, les choses vont changer, que maintenant, oui, ils vont bien se comporter.
Nous voyons des peuples originaires frères qui, fatigués du mépris, des moqueries et des mensonges, s’arment pour se défendre ou pour attaquer les caxlanes. Et les citadins sont terrorisés, alors que ce sont eux qui, avec leur comportement de merde, ont alimenté cette haine dont ils souffrent maintenant et qui est devenue incontrôlable. Comme dans l’orgueilleuse Jovel, ils récoltent ce qu’ils ont semé.
Et nous voyons aussi avec tristesse que des indigènes de même sang et de même langue se battent entre eux. Ils se battent entre eux pour les misérables aides des mauvais gouvernements. Ou pour se prendre le peu qu’ils ont ou qu’ils obtiennent. Au lieu de défendre la terre, ils se battent pour des aumônes.
-*-
On avait prévenu les gens des villes et les frères originaires de tout ça il y a près de 10 ans. Il y en a qui en ont tenu compte et il y en a beaucoup qui n’en ont rien eu à faire. Comme s’ils avaient vu et voyaient encore que toute cette horreur restait éloignée d’eux dans le temps et la distance. Comme s’ils voyaient seulement ce qu’ils avaient devant eux. Ils ne voient pas plus loin. Ou ils le voient mais ça leur est égal.
Comme nous le savons déjà, toutes ces dernières années, nous nous sommes préparés pour cette obscurité. Cela fait 10 ans que nous nous préparons à ces jours de douleur et de chagrin pour nous qui sommes toutes les couleurs de la terre que nous sommes. 10 ans passés à revoir de façon autocritique ce que nous faisons et ce que nous ne faisons pas, ce que nous disons et ce que nous taisons, ce que nous pensons et ce que nous regardons. Nous nous sommes préparés malgré les trahisons, les calomnies, les mensonges, les paramilitaires, les blocus informatifs, les mépris, les rancœurs et les attaques de ceux qui nous reprochent de ne pas leur obéir.
Nous l’avons fait en silence, sans tapage, calmes et sereins parce que nous regardons loin, comme nous l’ont enseigné nos prédécesseurs. Et là-bas, dehors, on nous crie que nous ne devons regarder que par ici, un seul calendrier et une seule géographie. C’est très très petit, ce qu’ils veulent qu’on regarde. Mais comme zapatistes que nous sommes, notre regard est de la taille de notre cœur, et notre cheminement ne dure pas un jour, un an, un sexennat. Notre marche est longue et elle laisse des traces, même si ça ne se voit pas pour l’instant ou si on ignore et méprise notre chemin.
Nous savons bien que ça n’a pas été facile. Et maintenant tout est bien pire, et, nous n’avons pas le choix, nous devons regarder cette petite fille dans 120 ans. En fait, nous devons lutter pour quelqu’un que nous n’allons pas connaître. Ni nous, ni vos enfants, ni les enfants de vos enfants, etc…Et nous devons le faire parce que c’est notre devoir, en tant que zapatistes que nous sommes.
Beaucoup de malheurs, de guerres, d’inondations, de sécheresses, de maladies sont à venir et, au milieu de l’effondrement, il faut que nous voyions loin. Si actuellement les migrants sont des milliers, bientôt ils seront des dizaines de milliers, et puis des centaines de milliers. Des disputes et des assassinats sont à venir entre frères, entre pères et fils, entre voisins, entre races, entre religions, entre nationalités. Les grandes constructions brûleront et personne ne saura dire pourquoi, ni qui, ni dans quel but. Même si on dirait que ce n’est pas possible, mais si, ça va être pire.
Mais de la même façon que, quand nous travaillons la terre, déjà avant de semer, nous voyons la tortilla, les tamales, le pozol dans nos maisons, c’est comme ça qu’on doit voir maintenant cette petite fille.
Si nous ne voyons pas cette petite fille qui est avec sa maman, mais dans 120 ans, alors nous n’allons pas pouvoir comprendre ce que nous sommes en train de faire. Nous n’allons pas pouvoir pas l’expliquer à nos propres compañeros. Et les peuples, les organisations et les personnes sœurs d’autres géographies le comprendront encore moins.
Nous pouvons survivre à la tempête en tant que communautés zapatistes que nous sommes. Mais il ne s’agit plus seulement de ça, mais bien de traverser cette tempête et les autres qui arrivent, de traverser la nuit et d’arriver à ce matin, dans 120 ans, où une petite fille commence à apprendre qu’être libre, c’est aussi être responsable de cette liberté.
Voilà pourquoi, en regardant cette petite fille là-bas au loin, nous allons faire les changements et les ajustements dont nous avons discuté et que nous avons décidés en commun pendant ces dernières années, et pour lesquels nous avons déjà réalisés des consultations auprès de tous les peuples zapatistes.
Si quelqu’un pense que nous allons recevoir un prix, une statue, un musée, des lettres d’or pour l’histoire, une somme d’argent ou des remerciements, eh bien, il est temps qu’il cherche ailleurs. Parce que la seule chose que nous recevrons c’est que, à l’heure de notre mort, nous pourrons dire « j’ai fait ma part » en sachant que ce n’est pas un mensonge.
-*-
Le Sous-commandant Moisés se tut comme s’il attendait que quelqu’un sorte. Personne ne le fit. Ils continuèrent à discuter, à faire des propositions, à planifier. L’heure du repas arriva et on vint leur demander quand ils allaient s’arrêter pour se reposer.
Le Sous-commandant insurgé Moisés répondit: « Bientôt, dans 120 ans. »
-*-
Je vais être sincère, comme toujours. Moi, le capitaine, je peux rêver à ce moment où une petite fille naît sans avoir peur, qu’elle est libre et qu’elle prend la responsabilité de ce qu’elle fait et de ce qu’elle ne fait pas. Je peux même l’imaginer. Je pourrais même écrire un conte ou une histoire sur ça. Mais ces femmes et ces hommes que j’ai devant et à côté de moi, indigènes zapatistes tous de racines maya, mes cheffes et mes chefs, ne rêvent pas, n’imaginent pas cette petite fille. Ils et elles la voient, la regardent. Et ils savent ce qu’ils doivent faire pour que cette petite fille naisse, marche, joue, apprenne et grandisse dans un autre monde… dans 120 ans.
Comme quand ils et elles regardent la montagne. Il y a dans leur regard quelque chose, comme s’ils regardaient plus loin dans le temps et dans l’espace. Ils voient la tortilla, les tamales et le pozol sur la table. Et ils savent que ce n’est pas pour eux mais pour une petite fille qui n’est même pas dans l’intention de ceux qui seront ses parents, car ils ne sont pas nés. Ni eux, ni leurs parents à eux, ni leurs grands-parents, ni leurs arrière-grands-parents, ni leurs arrière-arrière-grands-parents, et ainsi de suite jusqu’à 7 générations. Sept générations que l’on commence à compter à partir de cette Dení, la Dení Première Génération.
Je suis convaincu que nous allons y arriver. Cela prendra juste un peu de temps, mais pas trop non plus.
A peine un peu plus d’un siècle.
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.
Capitaine insurgé Marcos.
Mexique, novembre 2023.
P.S.- Chaque bombe qui tombe à Gaza tombe aussi sur les capitales et les principales villes du monde, mais on ne s’en est pas encore rendu compte. Des ruines naîtra l’horreur de la guerre de demain.
P.S. QUELQUES GUERRES PLUS TÔT (la veille, il y a presque 120 ans) :
– « Ne serait-il pas mieux de déclarer la guerre tout de suite ?
Le professeur répondit simplement : – Notre gouvernement veut, sans aucun doute, que ce soient les autres qui la déclarent. Le rôle d’agressé est toujours celui qui inspire le plus de sympathie et il justifie toutes les résolutions ultérieures, aussi extrêmes qu’elles puissent paraître. Nous avons chez nous des gens qui vivent bien et qui ne souhaitent pas la guerre. Il convient de leur faire croire que ce sont nos ennemis qui nous l’imposent, pour que ces gens sentent le besoin de se défendre. Seuls les esprits supérieurs peuvent comprendre que les grandes avancées ne peuvent se faire qu’avec l’épée, et que la guerre, comme disait notre grand Treitschke, est la plus haute forme de progrès. » Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse (1916). de Vicente Blasco Ibáñez (Espagne 1867-1928).
Quatrième partie et première manœuvre d’approche.
Plusieurs morts nécessaires.
Novembre 2023.
Aux personnes qui adhèrent à la Déclaration pour la vie, nous communiquons ce qui suit :
PREMIÈREMENT – Depuis plusieurs mois, suite à une longue et profonde analyse critique et auto- critique et après avoir consulté tous les pueblos zapatistes, il a été décidé que les Municipes autonomes rebelles zapatistes (MAREZ) et les Conseils de bon gouvernement disparaîtraient.
DEUXIÈMEMENT – Tous les sceaux, en-têtes, fonctions, représentations et accords se réclamant de quelque MAREZ ou Conseil de bon gouvernement que ce soit sont invalidés dès à présent. Aucune personne ne peut se présenter comme membre, autorité ou représentant de quelque MAREZ ou Conseil de bon gouvernement que ce soit. Les accords conclus avant cette date avec des organisations non gouvernementales, des organisations sociales, des collectifs, groupes et instances de solidarité au Mexique ou dans le monde sont maintenus jusqu’à leur expiration. Mais de nouveaux accords ne pourront pas se faire avec ces instances de l’autonomie zapatistes pour la simple raison qu’elles n’existent plus à ce jour.
TROISIÈMEMENT – Les Caracoles sont maintenus mais ils demeureront fermés aux visiteurs jusqu’à nouvel ordre.
QUATRIÈMENT – Les raisons et le processus de cette prise de décision vous seront expliqués petit à petit dans les écrits suivants. Je peux seulement vous dire que cette réévaluation, dans sa phase finale, a commencé il y a près de trois ans. Nous vous expliquerons également à quoi ressemble la nouvelle structure de l’autonomie zapatiste et comment elle a été élaborée.
Tout cela, entre autre, apparaîtra au moment opportun.
CINQUIÈMEMENT – Nous vous annonçons que nous célébrerons les trente ans du début de la guerre contre l’oubli. Ceci dans les mois de décembre 2023 et janvier 2024. Sont invitées toutes les personnes qui ont signé la « Déclaration pour la vie ».
Cependant, il est de notre devoir, tout en vous invitant, de ne pas vous encourager à venir. Contrairement à l’information et à la désinformation venant de la presse officielle autoproclamée cool-progressiste-bonne-ambiance, les principales villes de l’État du Chiapas au Sud-est du Mexique sont en plein chaos. Les présidences municipales sont occupées par ce que nous, nous appelons les « sicaires légaux » ou le « crime désorganisé ». Il y a des blocages, des agressions, des séquestrations, des extorsions, des recrutements forcés, des fusillades. Ceci est l’effet du parrainage du gouvernement de l’État et de la dispute pour les postes qui est en cours. Ce ne sont pas des propositions politiques qui s’affrontent mais bien des sociétés criminelles.
Et donc, nous vous disons clairement que, contrairement à d’autres années, ce n’est pas sans danger.
San Cristóbal de las Casas, Comitán, Las Margaritas et Palenque, pour ne citer que quelques-uns des chefs-lieux municipaux, sont aux mains d’un des cartels du crime désorganisé et en dispute avec un autre. Ceci est constaté par ce qu’on appelle l’industrie hôtelière, touristique, de la restauration et des services. Ceux qui y travaillent le savent et ne l’ont pas dénoncé parce qu’ils sont menacés et en plus ils savent que toute plainte est inutile car ce sont les autorités étatiques et municipales qui commettent les crimes et qu’elles ne sont jamais repues des vols auxquels elles se livrent.
Dans les communautés rurales, le problème est encore plus grave. Cela est crié par les habitants de toutes les régions du Chiapas, particulièrement dans toute la frange frontalière avec le Guatemala.
Ce qui se lit, s’écoute et se voit dans la majorité des médias locaux et nationaux n’est qu’un honteux mauvais écho des réseaux sociaux du gouvernement de l’État. La vérité, c’est que les autorités officielles sont le problème. Oui, tout comme dans le reste du pays.
Les forces militaires et policières fédérales, étatiques et locales ne se trouvent pas au Chiapas pour protéger la population civile. Elles s’y trouvent dans le seul but de freiner la migration. C’est l’ordre qui vient du gouvernement nord-américain. Comme à leur habitude, ils ont fait de l’immigration un business. Le trafic et la traite de personne sont un business des autorités qui, par le biais de l’extorsion, de la séquestration, de l’achat et de la vente des migrants, s’enrichissent sans vergogne.
Nous ne vous conseillons donc pas de venir. A moins bien sûr que vous ne vous organisiez très bien pour le faire.
Donc, même si nous ne vous attendons pas, nous vous invitons. Les dates retenues pour les commémorations se situent entre le 23 décembre 2023 et le 7 janvier 2024, la célébration centrale se déroulant les journées des 30 et 31 décembre et des 1er et 2 janvier. Nous vous indiquerons bientôt le lieu. Autrement dit, oui, nous voulons que vous veniez, même si nous ne vous le recommandons pas.
Et si vous ne venez pas, ne vous tracassez pas. Nous vous enverrons quand même des photos et des vidéos.
Enfin s’il y a encore un monde à ces dates-là.
À vous de voir.
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.
Sous-commandant insurgé Moisés.
Mexique, novembre 2023.
Neuvième partie : La nouvelle structure de l’autonomie zapatiste.
Novembre 2023.
Frères, sœurs et compañerxs :
Je vais essayer de vous expliquer comment nous avons réorganisé l’autonomie, c’est-à-dire à quoi ressemble la nouvelle structure de l’autonomie zapatiste. Et plus tard, je vous donnerai des explications plus détaillées. Ou peut-être non, je ne vous en expliquerai pas plus, car c’est la pratique qui compte. Bien sûr, vous pouvez aussi venir à l’anniversaire et voir les pièces de théâtre, chansons, poésies et les arts et culture de cette nouvelle étape de notre lutte. Sinon, les tercios compas vous enverront des photos et vidéos. À un autre moment, je vous raconterai ce que nous avons trouvé de bon et de mauvais dans notre bilan critique des MAREZ et des CBG. Maintenant, je vais juste vous dire où on en est. Voilà :
Premièrement. – La base principale, qui est non seulement le support de l’autonomie, mais aussi la base sans laquelle les autres structures ne pourraient pas fonctionner, c’est le Gouvernement autonome local, le GAL. Il y a un GAL dans chaque communauté où habitent des bases d’appui zapatistes. Les GAL zapatistes sont le noyau de toute l’autonomie. Ils sont coordonnés par les agents et commissaires autonomes et sont soumis aux assemblées des villages, hameaux, communautés, lieux-dits, quartiers, ejidos, arrondissements, ou des lieux du nom que se donne chaque population. Chaque GAL contrôle ses ressources autonomes organisationnelles (comme les écoles et les cliniques) ainsi que la relation avec les pueblos frères non zapatistes voisins. Et contrôle aussi le bon usage des finances. Il détecte et dénonce également les mauvaises administrations, les corruptions et les erreurs qu’il peut y avoir. Et il est vigilant par rapport à ceux qui veulent se faire passer pour des autorités zapatistes dans le but d’obtenir des soutiens ou des aides qu’ils utilisent à leur profit.
Donc, s’il y avait auparavant quelques dizaines de MAREZ, soit de Municipalités Autonomes Rebelles Zapatistes, il y a à présent des milliers de GAL zapatistes.
Deuxièmement. – En accord avec leurs besoins, problèmes et avancées, plusieurs GAL se réunissent dans les Collectifs de Gouvernements Autonomes Zapatistes, CGAZ, qui sont les lieux où se discutent et se concluent les accords sur des questions d’intérêt pour les GAL qui les convoquent. Lorsqu’ils le décident, les collectifs de gouvernements autonomes convoquent une assemblée des autorités de chaque communauté. C’est là qu’ils proposent, discutent et approuvent ou rejettent les plans et les besoins en matière de santé, d’éducation, d’agroécologie, de justice, de commerce et d’autres domaines qui pourraient s’avérer nécessaires. Au niveau du CGAZ se trouvent les coordinateurs de chaque zone. Ce ne sont pas des autorités. Leur tâche consiste à veiller à ce que les travaux demandés par les GAL ou ceux qui sont nécessaires à la vie de la communauté soient réalisés. Comme, par exemple : des campagnes de médecine préventive et de vaccination, des campagnes contre les maladies endémiques, des cours et des formations spécialisées (comme techniciens de laboratoire, en radiographies, en échographies, en mammographies et en d’autres domaines que nous apprendrons au fur et à mesure), de l’alphabétisation aux niveaux supérieurs de l’écriture, des événements sportifs et culturels, des fêtes traditionnelles, etc. Chaque région ou CGAZ a ses responsables, qui convoquent les assemblées en cas de problème urgent ou touchant plusieurs communautés.
C’est-à-dire que, là où il y avait auparavant 12 Conseils de bon gouvernement, il y en aura à présent des centaines.
Troisièmement. – Viennent ensuite les Assemblées de Collectifs de Gouvernements Autonomes ZAPATISTES, ACGAZ. Elles sont ce qu’on appelait auparavant les zones. Mais elles n’ont pas d’autorité, elles dépendent des CGAZ. Et les CGAZ dépendent des GAL. L’ACGAZ convoque et préside les assemblées de zone, quand elles sont jugées nécessaires par les GAL et les CGAZ qui en font la demande. Elles ont leur siège dans les Caracoles, mais elles se déplacent entre les régions. Autrement dit, elles sont mobiles, pour répondre aux requêtes des pueblos.
Quatrièmement. – Comme on pourra le voir dans la pratique, le commandement et la coordination de l’autonomie ont été transférés des CBG et des MAREZ aux pueblos et aux communautés, aux GAL. Les zones (ACGAZ) et les régions (CGAZ) sont commandées par les pueblos, elles doivent rendre des comptes aux pueblos et chercher des moyens de répondre à leurs besoins en matière de santé, d’éducation, de justice, d’alimentation et à ceux découlant de situations d’urgence causées par les catastrophes naturelles, pandémies, crimes, invasions, guerres et autres malheurs causés par le système capitaliste.
Cinquièmement. – La structure et la configuration de l’EZLN ont été réorganisées de manière à accroître la défense et la sécurité des localités et de la terre mère en cas d’agressions, d’attaques, d’épidémies, d’invasion par des entreprises prédatrices de la nature, d’occupations militaires partielles ou totales, de catastrophes naturelles et de guerres nucléaires. Nous nous sommes préparés pour que nos pueblos survivent, même isolés les uns des autres.
Sixièmement. – Nous comprenons qu’il vous soit difficile d’assimiler ceci. Et que vous deviez batailler un certain temps pour le comprendre. Cela nous a demandé 10 ans à nous pour le penser, et sur ces 10 ans, 3 pour le préparer à la pratique.
Nous comprenons aussi qu’il vous semble que votre pensée soit sens dessus dessous. C’est pourquoi il faut que vous changiez votre canal de compréhension. Ce n’est qu’en regardant très loin, en arrière et en avant, qu’on pourra comprendre le pas présent.
Nous espérons que vous comprendrez que c’est une nouvelle structure d’autonomie, que nous sommes seulement en train de l’apprendre et que ça prendra un peu de temps pour qu’elle marche bien.
En réalité, l’unique intention de ce communiqué est de vous dire que l’autonomie zapatiste continue et avance, que nous pensons qu’il en sera mieux ainsi pour les pueblos, communautés, lieux-dits, quartiers, arrondissements, ejidos et hameaux où habitent, c’est-à-dire, luttent les bases d’appui zapatistes. Et que cela a été une décision de leur part, qui a pris en compte leurs idées et propositions, leurs critiques et autocritiques.
Aussi, comme on le verra bientôt, cette nouvelle étape de l’autonomie est nécessaire pour affronter le pire côté de l’Hydre, sa bestialité la plus infâme et sa folie destructrice. Ses guerres et invasions entrepreneuriales et militaires.
Il n’existe pas pour nous de frontières ni de géographies lointaines. Tout ce qui se passe dans n’importe quel coin de la planète nous affecte et nous concerne, nous inquiète et nous fait mal. Dans la mesure de nos très petites forces, nous soutiendrons les êtres humains dans le malheur, qu’importe la couleur, la race, la nationalité, la croyance, l’idéologie et la langue. Même si nous ne connaissons pas beaucoup de langues et que nous ne comprenons pas d’autres cultures et manières, nous pouvons comprendre la souffrance, la douleur, la tristesse et la digne rage que provoque le système.
Nous savons lire et écouter les cœurs frères. Nous continuerons à essayer d’apprendre d’eux, de leurs histoires et de leurs luttes. Non seulement parce que nous en avons pâti pendant des siècles entiers et que nous savons ce qu’il en est. Mais aussi, et surtout, parce que depuis 30 ans, nous luttons pour la vie.
Nous avons certainement commis beaucoup d’erreurs pendant toutes ces années. Nous en ferons certainement beaucoup d’autres pendant les 120 prochaines années. Mais nous NE nous rendrons PAS, nous NE changerons PAS de chemin, nous NE nous vendrons PAS. Nous examinerons toujours notre lutte, ses temps et ses manières avec un regard critique.
Notre regard, nos oreilles, notre tête et notre cœur seront toujours disposés à apprendre des autres qui, même s’ils sont différents à beaucoup d’égards, partagent nos préoccupations et nos profondes aspirations à la démocratie, à la liberté et à la justice.
Et nous chercherons toujours le meilleur pour nos pueblos et pour les communautés sœurs.
Nous sommes, donc, zapatistes.
Tant qu’il y aura au moins un, une, unx zapatiste dans n’importe quel coin de la planète, nous résisterons en rébellion, c’est-à-dire : nous lutterons.
À vous de voir, amis et ennemis. Et ceux qui ne sont ni une chose, ni l’autre.
C’est tout pour l’instant.
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.
Sous-commandant insurgé Moíses.
Mexique, novembre 2023.
Plus de 500, 40, 30, 20, 10 ans plus tard.
P.S. – Je vous laisse ici un dessin, en espérant que ça aide un peu à comprendre.
DIBUJO ORGANIGRAMA de la estructura organizativa zapatista /
DESSIN ORGANIGRAMME de la structure organisationnelle zapatiste
Dixième partie : À propos des pyramides et de leurs usages et traditions.
Conclusions de l’analyse critique des MAREZ et CBG.
(Fragment de l’entrevue avec le Sous-commandant insurgé Moíses, réalisée au cours des mois d’août et de septembre 2023, dans les montagnes du Sud-est mexicain)
Novembre 2023
Introduction. –
Qui a construit Thèbes aux sept portes ?
Dans les livres, on donne les noms des Rois.
Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?
Babylone, plusieurs fois détruite,
Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maison
De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ?
Quand la Muraille de Chine fut terminée,
Où allèrent ce soir-là les maçons ? Rome la grande
Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ?
Bertold Brecht.
On connaît l’obsession des systèmes dominants, tout au long de leur histoire, pour sauver l’image des classes ou des castes dominantes vaincues. Comme si le vainqueur se préoccupait de neutraliser l’image du vaincu, ignorer sa chute. Dans l’étude des vestiges de la civilisation ou de la culture vaincue, l’accent est généralement mis sur les grands palais des souverains, les constructions religieuses de la haute hiérarchie et les statues ou monuments que les dominants de l’époque faisaient faire d’eux-mêmes.
Ce n’est pas toujours avec un véritable intérêt anthropologique ou archéologique (ce n’est pas la même chose), que sont étudiées les pyramides, par exemple. Leur sens architectonique-religieux – parfois aussi scientifique –, et ce que les brochures touristiques (et les programmes politiques de tous bords) appellent « la splendeur du passé ».
Il est naturel que les différents gouvernements se concentrent, non sans soupirs de désirs, sur les rois et les reines. Les grands palais et les pyramides peuvent être désignés comme références de l’avancée scientifique de ces époques, de l’organisation sociale et des causes « de leur essor et de leur déclin », mais aucun souverain n’aime voir son avenir se refléter dans le passé. C’est pourquoi ils déforment l’histoire passée et il est possible de reprogrammer des fondations de villes, d’empires et des « transformations ». Ainsi, sans le savoir, chaque selfie qu’ils se font sur les sites archéologiques cache plus qu’il ne montre. Là-haut, le vainqueur d’aujourd’hui sera le vaincu de demain.
Mais s’il n’est pas fait mention du fait que ces constructions ont dû avoir leurs concepteurs – leurs architectes, leurs ingénieurs et leurs artistes – , on mentionnera encore moins « la main-d’œuvre », c’est-à-dire les hommes et les femmes sur le dos desquels (à plus d’un titre) ont été érigées ces merveilles qui fascinent les touristes du monde entier pour tuer le temps avant d’aller en boîte, au centre commercial et à la plage.
De là à ignorer le fait que la descendance de cette « main-d’œuvre » est encore bien vivante et agissante, avec sa langue et sa culture, il n’y a qu’un pas. Les autochtones qui ont construit, par exemple, les pyramides de Teotihuacán et de la région maya du Sud-est du Mexique, existent (c’est-à-dire, résistent) et ajoutent parfois à leur résistance cette composante subversive qu’est la rébellion.
Dans le cas du Mexique, les différents gouvernements préférèrent cantonner les autochtones au rang d’artisanat vivant, voire à titre de chorégraphie à leur convenance. Le gouvernement actuel ne représente aucun changement à cet égard (enfin, pas seulement à cet égard, mais là n’est pas la question). Les peuples autochtones continuent d’être l’objet d’aumônes (cette aspirine pour effrontés), de récupération électorale, de curiosité artisanale et de point de fuite pour ceux qui administrent la destruction en cours : « Je vais détruire ta vie, c’est-à-dire ton territoire ; mais ne t’inquiète pas, je conserverai les pyramides de ceux qui ont exploité tes ancêtres ainsi que ces choses amusantes comme tes façons de parler, de t’habiller et de faire. »
Cela dit, cette « image » de la pyramide – la pointe supérieure étroite et la base inférieure large – est à présent utilisée par le Sous-commandant insurgé Moisés pour nous expliquer un peu ce qu’a été le travail analytique (féroce et implacable, à mon avis) des MAREZ et des Conseils de bon gouvernement.
Le Capitaine
Un peu d’histoire, pas beaucoup, juste 30 ans.
Les MAREZ [Municipalités autonomes rebelles zapatistes] et les Conseils de bon gouvernement [CBG] n’ont pas eu que des défauts. Il faut se rappeler comment nous en sommes arrivés là. Pour les peuples zapatistes, ils ont été comme une école d’alphabétisation politique. Une auto-alphabétisation.
La plupart d’entre nous ne savaient ni lire, ni écrire, ni parler espagnol. En outre, nous parlons des langues différentes. Ce fut une bonne chose car ainsi notre idée et notre pratique ne sont pas venues de l’extérieur ; au contraire, nous avons dû chercher dans nos propres têtes, dans notre histoire en tant qu’indigènes, dans notre mode, quoi.
Nous n’avions jamais eu l’occasion de nous gouverner nous-mêmes. Nous avons toujours été gouvernés. Avant même l’arrivée des Espagnols, l’empire aztèque, que le gouvernement actuel aime tant – parce que ce truc des petits chefs leur plaît bien, je crois – a opprimé beaucoup de langues et de cultures, non seulement dans ce qui est aujourd’hui le Mexique, mais aussi dans ce qui est aujourd’hui l’Amérique centrale.
Nous nous trouvions dans une situation de mort et de désespoir, quoi. Nous avons été coupés de tout. Il n’y avait ni portes, ni fenêtres, aucun interstice. C’était comme s’ils voulaient nous étouffer. Nous avons donc dû, en quelque sorte, ouvrir une brèche dans ce mur qui nous enfermait et nous condamnait. Comme si tout n’était que ténèbres et qu’avec notre sang nous allumions une petite lumière. C’est ce que fut le soulèvement zapatiste, une petite lumière dans la nuit la plus sombre.
Après il s’est passé que beaucoup de personnes ont demandé un cessez-le-feu et des pourparlers. Les gens des villes savent déjà ça, quoi. Il leur était arrivé à beaucoup d’entre eux la même chose qu’à nous, à savoir que les mauvais gouvernements ne tiennent jamais leurs promesses. Et ils ne le font pas, parce que les gouvernements sont les principaux oppresseurs. Nous devions donc choisir entre attendre qu’ils agissent un jour ou chercher de notre côté à nous. Et nous avons choisi de chercher notre propre voie.
Et, bon, nous avons dû nous organiser pour cela. Pendant dix ans, nous nous étions organisés et préparés pour le soulèvement armé, pour mourir et tuer, quoi. Et puis il s’est avéré que nous devions nous organiser pour vivre. Et vivre, c’est la liberté. Et la justice. Et pouvoir nous gouverner nous mêmes en tant que peuples, et non comme de petits enfants tels que les gouvernements nous voient.
C’est là qu’il nous est venu à l’esprit qu’il nous fallait faire un gouvernement qui obéisse. C’est-à-dire qui ne fasse pas ce qu’il veut, mais qui se conforme à ce que disent les pueblos [ndt : le mot pueblo peut évoquer les habitants, le village ou le peuple. Le français n’ayant pas d’équivalent pour exprimer tout cela en un seul mot, nous proposons de garder le mot castillan quand le contexte ne permet pas de choisir entre l’un ou l’autre sens]. En d’autres termes, « commander en obéissant », mot qui est maintenant plagié par les effrontés de maintenant (c’est-à-dire qu’ils ne plagient pas que des thèses. Ndlr).
Avec les municipalités autonomes, nous avons donc appris que, oui, nous pouvons nous gouverner nous-mêmes. Et cela a été possible parce que de nombreuses personnes nous ont soutenus avec désintérêt, pour trouver le chemin de vie. En d’autres termes, ces personnes ne sont pas venues pour voir quoi en tirer – comme ceux-là dont j’imagine tu vas parler là-bas, à ceux de dehors, quand tu parleras des 30 ans –, mais bien s’engager dans un projet de vie. Certaines voulaient nous dire ce que nous devions faire. Mais nous n’avons pas pris les armes pour changer de patron. Il n’y a pas de bon patron. Mais il y a eu d’autres personnes qui, oui, ont respecté notre pensée, notre manière.
La valeur de la parole.
Lorsque nous obtenons ce soutien, c’est comme un engagement que nous prenons. Si nous disons que nous avons besoin d’aide pour construire des écoles et des cliniques, pour former des promoteurs de santé et d’éducation, pour donner un exemple, nous devons nous y tenir. Nous ne pouvons donc pas dire que c’est pour une chose et l’utiliser pour une autre. Nous devions et nous devons être honnêtes, car ces personnes ne viennent pas pour nous exploiter, mais pour nous encourager. C’est ainsi que nous voyions les choses.
Nous devons donc supporter les attaques et les saloperies des mauvais gouvernements, des propriétaires terriens, des grosses entreprises qui nous testent, encore et encore, pour voir si nous tenons ou alors si nous allons céder à une provocation pour nous accuser de dire des mensonges, ou de vouloir aussi le Pouvoir et l’oseille. Et ce truc du Pouvoir, et bien, c’est comme une maladie qui tue les bonnes idées et qui corrompt, c’est-à-dire qu’il rend les gens comme malades. Et voilà qu’une personne qui semble être une bonne personne, et bien, avec du Pouvoir, la voilà qui devient folle. Ou peut-être qu’il était déjà fou et que le pouvoir a comme mis son cœur à poil.
Nous pensons donc que nous devons organiser, par exemple, notre santé. Parce que bien sûr, nous avons vu et nous voyons que ce que fait le gouvernement est un grand mensonge qui ne sert qu’à voler et qu’il se fiche que les gens meurent, surtout s’ils sont indigènes.
Et il est arrivé alors que, quand nous ouvrons une brèche dans le système et que nous y jetons un coup d’œil, et bien nous voyons beaucoup de choses. Mais beaucoup de gens nous voient aussi. Et parmi ces gens, il y a ceux qui nous ont regardés et qui ont pris le risque de nous aider et de nous soutenir. Parce que, et si jamais nous étions des menteurs et que nous ne faisions pas ce que nous disons ? Mais bon, ils ont pris le risque et ils nous ont poussés à nous engager.
Là-bas, tu vois, dans les villes, la parole n’a pas de valeur. Ils peuvent dire une chose une minute, et la minute d’après, ils disent le contraire, et tout cela, comme si de rien n’était, calmement. Il y a, par exemple, ce qu’on appelle la « mañanera » [ndt : allusion à la matinale télévisée du président López Obredor], où on dit une chose un jour et le lendemain son contraire. Mais comme il donne du pognon, on l’applaudit et on est contents parce qu’il fait l’aumône qui ne provient même pas de son travail, mais de ce que les travailleurs donnent aux gouvernements avec leurs impôts, qui sont comme la « taxe de droit d’usage » du crime désorganisé.
Ces gens nous soutiennent donc et nous avons commencé petit à petit avec la médecine préventive. Comme nous avions déjà récupéré les terres, et bien nous avons amélioré notre alimentation, mais on avait besoin de plus que ça. Alors la santé, quoi. Il faut récupérer les connaissances de l’herboristerie, mais ça ne suffit pas, on a aussi besoin de la science. Et grâce aux docteurs et aux doctoresses, que nous appelons « fraternités » parce que ce sont comme nos frères ; ils se sont rendus disponibles et nous ont guidés. C’est comme ça que sont nés ou se sont formés les premiers formateurs de santé, c’est-à-dire ceux qui préparent les promoteurs.
Et puis il y a aussi l’éducation, surtout « la castilla ». Parce que, pour nous, l’espagnol est très important, parce que c’est comme le pont qui nous permet de communiquer entre nous et de nous comprendre entre langues différentes. Par exemple, si tu parles le tzeltal, et bien tu vas batailler pour communiquer en langue ch’ol, en tzotzil, en tojolabal, en zoque, en mame, ou en quiché. Alors il faut apprendre l’espagnol. Et les écoles autonomes sont très importantes pour ça. Notre génération, par exemple, parle un mélange de langue et d’espagnol, pas trop bien quoi, c’est-à-dire qu’on parle de travers. Mais il y a déjà des générations de jeunes qui ont appris dans les écoles autonomes, qui savent mieux « la castilla » que certains habitants des villes. Feu le SupMarcos disait que ces jeunes pouvaient corriger les écrits des étudiants d’université. Et tu sais bien toi qu’avant, pour porter plainte, il fallait aller à la Comandancia pour la rédiger. Mais après, ça n’a plus été le cas. Dans chaque autorité autonome, il y avait un ou une écriveuse, et le résultat était pile poil.
Et puis c’est comme si une avancée en amenait une autre. Et en peu de temps, ben, ces jeunes en veulent plus, apprendre plus. Nous avons donc organisé notre santé dans chaque village, chaque région et chaque zone. Nous progressons dans chaque domaine de la santé, sages-femmes, plantes médicinales, hueseros [ndt : médecin traditionnel spécialiste des os], laboratoire, dentiste, ultrason, entre autres, et il y a des cliniques. Et pareil pour l’école, c’est-à-dire l’éducation. Nous disons école, parce que de l’éducation, les adultes, nous en manquons aussi, c’est très large pour nous ce que nous mettons dans « éducation », c’est pas seulement pour les enfants et les adolescents.
Nous organisons en plus le travail productif parce que nous avons de la terre maintenant, celle qui était aux mains des grands propriétaires avant. Et nous travaillons ainsi en famille et de façon collective la milpa, le champ de haricots, de café, les potagers, les animaux. Avec un peu de bétail, plus pour les urgences économiques et les fêtes. Le travail collectif a permis aux compañeras une indépendance économique, ce qui a entraîné bien d’autres choses. Mais de cela, elles en ont déjà parlé.
Une école.
C’est-à-dire que nous avons, comme on dit, appris à nous gouverner nous-mêmes et, ainsi, nous avons pu écarter les mauvais gouvernements et les organisations soi-disant de gauche, progressistes et je ne sais quoi encore. 30 ans à apprendre ce que signifie être autonome, c’est-à-dire que nous nous autodirigeons, nous nous autogouvernons. Et cela n’a pas été facile, car tous les gouvernements qui se sont succédé, PRI, PAN, PRD, PT, VERDE et MORENA, n’ont pas perdu l’envie de nous détruire. C’est pourquoi, tout comme pendant les gouvernements précédents, pendant celui-ci, il a été dit que nous avions déjà disparu, que nous avions fui, que nous étions déjà vraiment vaincus, qu’il n’y a plus de zapatiste, que nous sommes partis aux États-Unis ou au Guatemala. Mais tu vois bien, nous sommes là. En résistance et en rébellion.
Et la chose la plus importante que nous avons apprise dans les MAREZ, c’est que l’autonomie ne se fait pas dans la théorie, en écrivant des livres et en faisant des discours. Elle se fait dans l’action. Et nous devons le faire nous-mêmes en tant que pueblos, et ne pas attendre que quelqu’un vienne le faire pour nous.
Tout cela est, disons, ce qu’il y a de bon des MAREZ : une école d’autonomie pratique.
Et les Conseils de bon gouvernement étaient aussi très importants parce qu’avec eux nous avons appris à échanger des idées de luttes avec d’autres frères du Mexique et du monde, là où on a vu qu’il y avait du bon, on l’a pris et là où on a vu qu’il n’y en avait pas, on l’a écarté. Certains nous disent que nous devons obéir et faire comme ils le disent. Mais d’où ça sort qu’on va faire comme ça ? Alors que nous avons mis notre vie en jeu. C’est ça que nous valons : notre sang et celui des générations précédentes et celles à venir. Nous ne sommes pas là pour que personne vienne nous dire ce que nous avons à faire, même s’il se vante d’être très connaisseur. Avec les CBG, nous avons appris à nous retrouver et à nous organiser, à réfléchir, à donner notre avis, à proposer, à discuter, à étudier, à analyser et à décider par nous-mêmes.
Donc, en résumé, je te dis que les MAREZ et les CBG nous ont servi à apprendre que la théorie sans pratique n’est que du blabla. Et que la pratique sans la théorie, ben, tu marches à l’aveugle. Et comme il n’y a pas de théorie de ce que nous avons commencé à faire, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de manuel ou de livre, et bien, alors nous avons aussi dû faire notre propre théorie. C’est en trébuchant que nous avons fait la théorie et la pratique. Je crois que c’est pour ça que les théoriciens et les avant-gardes révolutionnaires ne nous aiment pas beaucoup, parce que nous ne leur avons pas seulement pris leur boulot. Nous leur avons aussi montré que les mots sont une chose et que la réalité en est une autre. Et nous voilà, nous, les ignorants et les arriérés, comme ils disent, qui ne pouvons pas trouver le chemin parce que nous sommes des paysans. Mais nous sommes là et même s’ils nous nient, nous existons. Tant pis.
La pyramide.
Maintenant, vient le mauvais côté. Ou plutôt que mauvais, ce qui s’est avéré ne plus être utile pour ce qui est à venir. En plus des erreurs en soi. D’après ce que tu me dis, comment tout cela a commencé, c’est-à-dire comment c’est arrivé dans nos têtes, on vous le dira plus tard, on verra à ce moment-là.
Le problème principal, c’est la maudite pyramide. La pyramide a séparé les autorités des pueblos, les pueblos et les autorités se sont éloignés les uns des autres. Les propositions des autorités ne descendent pas telles quelles dans les pueblos, et les avis des pueblos ne parviennent pas non plus aux autorités.
À cause de la pyramide, beaucoup d’informations, d’orientations, de suggestions et de soutiens aux idées expliquées par les compañeras et compañeros du CCRI ne sont pas complètes. Le Conseil de bon gouvernement ne les retransmet pas de manière exacte et la même chose se produit lorsque les autorités des municipalités autonomes rebelles zapatistes sont informées, puis, lorsque les MAREZ informent les assemblées des autorités des pueblos et enfin, lorsque les autorités des pueblos divulguent l’information dans chaque village. Beaucoup de coupures des informations ou d’interprétations, ou d’ajouts qui n’étaient pas là à l’origine.
Et beaucoup d’efforts ont été faits aussi pour former les autorités, et tous les 3 ans, elles s’en vont et de nouvelles arrivent. Et la base principale des autorités des pueblos ne se prépare pas. C’est-à-dire, on ne forme pas de relève. Nous avons dit « collectif de gouvernement » et cela n’a pas été entièrement respecté, le travail a rarement été fait de cette manière, et plutôt c’est cette manière qui n’a pas été respectée, tant dans les MAREZ que dans les CBG.
Les autorités, comme MAREZ et CBG, tombaient déjà dans le piège de vouloir décider des tâches et des décisions à prendre. Elles voulaient laisser de côté les 7 principes du « commander en obéissant ».
Il y a eu aussi des ONG qui voulaient à tout prix que soient acceptés les projets qu’elles apportaient aux CBG et aux MAREZ, et qui n’étaient pas ce dont les pueblos avaient besoin. Et des personnes qui venaient en visite, qui se faisaient amis et amies d’une famille ou d’un village et qui n’envoyaient de l’aide qu’à elles et eux. Certains visiteurs voulaient carrément nous diriger et nous traiter comme leurs serviteurs. Et donc, nous devions leur rappeler avec beaucoup d’amabilité que nous sommes zapatistes.
Il y a également eu, dans certains MAREZ et CBG, une mauvaise gestion des ressources des pueblos et, bien sûr, ils ont été sanctionnés.
En bref, il est apparu que la structure suivant laquelle on gouvernait, en pyramide, n’était pas la voie à suivre. Elle n’est pas d’en bas, mais bien d’en haut.
Si le zapatisme n’était que l’EZLN, il serait facile de donner des ordres. Mais le gouvernement doit être civil et non militaire. Le peuple lui-même doit alors trouver sa propre voie, sa propre manière et son propre temps. Où et quand faire quoi. La chose militaire ne doit servir qu’à la défense. La pyramide est peut-être utile pour les militaires, mais pas pour les civils. C’est ce que nous voyons.
Une autre fois, nous raconterons ce qu’il en est, au juste, de la situation, ici, au Chiapas. Mais pour l’instant, nous disons seulement qu’elle est la même que partout ailleurs. Elle est encore pire que les dernières années. Aujourd’hui, les gens sont tués dans leurs maisons, dans leurs rues, dans leurs villages. Et il n’y a pas de gouvernement qui voit et écoute les demandes des pueblos. Et ils ne font rien parce que ce sont eux-mêmes les criminels.
Et ce n’est pas tout. Nous avons déjà dit qu’on peut voir de nombreux malheurs qui vont arriver ou qui sont déjà là. Si tu vois qu’il va pleuvoir ou que les premières gouttes tombent déjà et que le ciel est aussi noir qu’une âme de politicien, et bien tu prends ton imper et tu cherches un endroit où te mettre. Le problème, c’est qu’il n’y a nulle part où te protéger. Tu dois construire ton propre abri.
Le fait est que nous avons vu qu’avec les MAREZ et les CBG, il ne sera pas possible de braver la tempête. Nous avons besoin que la Dení grandisse et vive, et que naissent et vivent toutes les sept autres générations.
À cause de tout cela et du reste, nous avons entamé une grande série de réflexions et nous sommes arrivés à la conclusion que la seule chose qu’il nous restait, c’était une grande discussion et une analyse entre tous les pueblos, sur la façon d’affronter la nouvelle et mauvaise situation et en même temps sur la façon dont nous allons continuer à nous gouverner. Des réunions et des assemblées ont été organisées, zone par zone, jusqu’à parvenir à un accord : il n’y aura plus de Conseils de bon gouvernement ni de Municipalités autonomes rebelles zapatistes. Et nous avons besoin d’une nouvelle structure, c’est-à-dire que nous devons nous organiser d’une manière différente.
Bien entendu, cette proposition ne se limite pas à une réorganisation. C’est aussi une nouvelle initiative. Un nouveau défi. Mais je crois que c’est ce que nous dirons après.
Donc, en général, sans trop compliquer les choses, les MAREZ et les CBG ont été utiles, et très utiles même, lors de cette étape. Mais maintenant vient un autre pas et ces vêtements sont déjà trop courts, trop pelés, et ils se déchirent, et même si tu les raccommodes, ça ne sert à rien. Parce qu’à un moment donné, il ne restera plus qu’un morceau de tissu.
Alors, ce que nous avons fait, et bien, c’est couper la pyramide. Nous avons ratiboisé la pointe, quoi. Ou plutôt nous l’avons comme retournée et mise à l’envers.
Célébrer le passé ou le futur ?
Nous devons continuer à marcher, et en pleine tempête. Mais nous sommes déjà habitués en tant que pueblos à cheminer alors que tout est contre nous.
En décembre et en janvier prochains, nous ne célébrons pas les 30 ans du soulèvement. Pour nous, chaque jour est une célébration, parce que nous sommes vivants et en lutte.
Nous allons célébrer le fait que nous avons entamé un chemin qui nous prendra au moins 120 ans, peut-être plus. Cela fait déjà plus de 500 ans que nous sommes sur la route, nous n’en avons donc plus pour très longtemps, à peine un peu plus d’un siècle. Et ce n’est plus si loin. C’est, comme le dit José Alfredo Jiménez, « là, juste derrière la petite colline ».
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.
Sous-commandant insurgé Moisés.
(Fragment de l’interview réalisée par le capitaine Marcos pour les Tercios Compas. Copyleft Mexique, novembre 2023. Autorisation du CBJ… ah zut, s’il n’y a plus de Conseils… enfin, de la MAREZ… enfin, ben, non plus… Bon, ce qui est sûr, c’est que c’est autorisé. L’interview a été réalisée à l’ancienne, c’est-à-dire comme les reporters le faisaient autrefois, avec un carnet et un crayon. Aujourd’hui, ils ne se rendent même plus sur place pour avoir leurs infos, ils les obtiennent sur les réseaux sociaux. Oui, c’est bien dommage, dites donc).
J’en atteste.
Le capitaine, pratiquant la cumbia « Sopa de Caracol ». Trémoussez-vous même s’il y a de la boue !
Vingtième et dernière partie: le commun et la non-propriété
« Ouvre bien les yeux, fils, et suit l’oiseau Pujuy. Il ne se trompe pas, lui.
Son destin est comme le nôtre : marcher pour que d’autres ne se perdent pas. »
Canek. Ermilo-Abreu Gómez
Voici déjà quelques années, il y eut une occasion où les peuples zapatistes s’expliquaient la lutte « en tant que femmes que nous sommes » en pointant non pas tant une simple question de volonté, de disposition ou d’étude, que la base matérielle qui a rendu possible ce changement : l’indépendance économique des femmes zapatistes. Et iels ne se référaient pas au fait d’avoir un emploi et un salaire ou à l’aumône en pièces de monnaie avec laquelle les gouvernements de tout le spectre politique achètent votes et adhésions. Iels désignaient le travail collectif comme le terreau fertile pour ce changement. C’est-à-dire que le travail organisé ne visait pas le bien-être individuel mais celui du groupe. Il ne s’agissait pas seulement de se réunir pour l’artisanat, le commerce, l’élevage du bétail ou les semences et les récoltes du maïs, du café et des légumes, mais aussi, et peut-être surtout, qu’elles aient leurs propres espaces, sans les hommes. Imaginez ce dont, en ces temps et en ces lieux, elles parlaient et parlent encore entre elles : leurs douleurs, leurs rages, leurs idées, leurs propositions, leurs rêves.
Je n’en dirai pas plus à ce propos – les compañeras ont leur propre voix, leur histoire et leur destin. Je le mentionne uniquement parce qu’il reste à savoir sur quelle base matérielle se construira la nouvelle étape décidée par les communautés zapatistes. La nouvelle initiative, comme ceux de l’extérieur la catalogueraient.
Je suis fier de souligner que, non seulement l’intégralité de la proposition a été le produit, dès sa conception, du collectif de direction de l’organisation zapatiste – de sang indigène de racine maya dans son ensemble. Mais aussi que mon travail s’est limité à fournir l’information que mes cheffes et chefs ont « croisée » avec la leur, et, ensuite, à chercher et à argumenter les objections ainsi que les probables et futurs échecs (la fameuse « hypothèse » à laquelle j’ai fait référence dans un texte antérieur). Finalement, quand leur délibération fut terminée et qu’ils concrétisèrent l’idée centrale, pour la soumettre à la consultation de tous les pueblos, cela m’a surpris autant que vous, peut-être, qui allez en prendre connaissance à présent.
Dans cet autre extrait de l’entrevue avec le Sous-commandant insurgé Moisés, il nous explique de quelle façon iels en sont arrivés à cette idée du « commun ». Certains d’entre vous pourront peut-être prendre la mesure du sens profondément rebelle et subversif de ce pour quoi, pour ne pas changer, nous mettons en jeu notre existence.
Le Capitaine.
-*-
LA NON-PROPRIÉTÉ.
Bon, donc en résumé, ceci est notre proposition : attribuer « au commun » une partie des terres récupérées. C’est-à-dire sans propriété. Ni privée, ni ejidal, ni communale, ni fédérale, ni étatique, ni entrepreneuriale, ni rien. Une non-propriété de la terre. Comme qui dirait « une terre sans papiers ». Alors, sur ces terres que l’on va définir, si on demande à qui est ce terrain ou qui en est le propriétaire, et bien on va répondre : « à personne », c’est-à-dire « au commun ».
Si on demande si c’est une terre de zapatistes, d’affiliés à un parti ou de quelqu’un d’autre, et bien d’aucun d’entre eux. Ou de tous, ce qui revient au même. Il n’y a pas de commissaire ou d’agent à acheter, assassiner, faire disparaître. Ce qu’il y a, ce sont des pueblos qui travaillent et prennent soin de ces terres. Et qui les défendent.
Un point important, pour y parvenir, est la nécessité d’un accord entre les occupants, peu importe s’ils sont d’un parti ou zapatistes. C’est-à-dire qu’ils doivent parler entre eux, non pas avec les mauvais gouvernements. Rechercher l’autorisation des mauvais gouvernements n’a fait qu’amener des divisions et même des morts entre les paysans eux-mêmes.
Alors, en respectant les terres de propriété personnelle-familiale et celles qui sont destinées aux travaux collectifs, on crée, sur des terrains récupérés pendant ces années de guerre, cette non-propriété. Et on propose de travailler en commun à tour de rôle, peu importe le parti auquel tu adhères, ou ta religion, ou ta couleur, ou ta taille, ou ton genre.
Les règles sont simples : cela doit être un accord entre les habitants d’une région. Ne pas cultiver des drogues, ne pas vendre la terre, ne permettre l’entrée à aucune entreprise ou industrie. Les paramilitaires restent exclus. Le produit du travail de ces terres revient à ceux qui les travaillent pendant le temps convenu. Il n’y a pas d’impôts, ni de dîmes à payer. Chaque installation construite demeure pour le groupe suivant. On n’emporte que le produit de son travail. Mais nous parlerons plus en détail de tout cela par la suite.
Cela, ainsi très résumé, est ce qui fut présenté et objet de consultation auprès de tous les pueblos zapatistes. Et il en est ressorti que l’immense majorité fut d’accord. Et aussi que, dans certaines régions zapatistes, cela se faisait déjà depuis des années.
Et nous, ce que nous avons fait, ce fut donc de proposer un chemin pour pouvoir traverser la tempête et arriver sains et saufs de l’autre côté. Et de ne pas faire ce chemin seuls en tant que zapatistes, mais bien ensemble en tant que peuples originaires que nous sommes. Évidemment, sur base de cette proposition en surgiront d’autres : concernant la santé, l’éducation, la justice, le gouvernement, la vie. Disons que nous voyons cela comme nécessaire pour pouvoir affronter la tempête.
PENSER LE CHEMIN ET LE PAS.
Comment cela est arrivé dans notre tête ? Bon, et bien je te raconte. Nous avons vu plusieurs choses. C’est-à-dire que cette idée n’a pas surgi en une seule fois. Elle nous est venue en plusieurs parties qui se sont rassemblées en quelque sorte, et puis nous les avons vues dans leur ensemble.
L’une donc fut la tempête. Tout ce qui se réfère au mécontentement de la nature. Sa façon de protester, chaque fois plus forte et chaque fois plus terrible. Parce que nous disons destruction, mais souvent, ce qui se passe, c’est que la nature récupère une place quelque part. Ou qu’elle attaque les invasions du système : les barrages, par exemple. Des lieux touristiques, par exemple, qui sont construits sur la mort des côtes. Des méga-projets qui blessent, qui nuisent à la terre. Et alors, et bien il y a une réponse. Parfois, la terre répond rapidement, parfois elle prend du temps. Et l’être humain, bon, ce que le système a fait avec l’être humain c’est qu’il est comme hébété. Il ne réagit pas. Bien qu’il voie arriver le malheur, qu’il y ait des avertissements, des alertes, et bien il continue comme si de rien n’était et bon, arrive ce qui arrive. On dit que tel malheur fut une surprise. Mais il se trouve que cela fait plusieurs années qu’on avertit : la destruction de la nature va passer encaisser son dû. Ce n’est pas nous mais la science qui l’analyse et le démontre. Nous, et bien, comme gens de la terre, nous le voyons. Tout est inutile.
Le malheur n’apparaît pas tout à coup chez toi, non. Il s’approche d’abord, il fait du bruit pour que tu saches qu’il arrive. Il frappe à ta porte. Il casse tout. Pas seulement ta maison, tes proches, ta vie, mais aussi ton cœur. Tu n’es plus tranquille.
L’autre chose, c’est ce qu’on appelle la décomposition sociale ou qu’on dise que le tissu social se défait à cause de la violence. En d’autres termes, les relations entre une communauté de personnes se font grâce à certaines règles ou normes ou accords, comme nous disons nous. Parfois, on fait des lois écrites et parfois il n’y a rien d’écrit, mais de toute façon les gens le savent. Dans beaucoup de communautés, on dit « acte d’accord », c’est-à-dire qu’on met cela en mots. « Cela peut se faire, cela ne peut pas se faire, cela doit se faire », et ainsi de suite. Par exemple, que celui ou celle qui travaille avance. Que celui ou celle qui ne travaille pas se retrouve dans la merde. Que c’est mal d’obliger quelqu’un.e à faire ce qu’iel ne veut pas, par exemple dans le cas des hommes contre les femmes. Que c’est mal de violenter les faibles. Que c’est mal de tuer, de voler, de violer. Mais que se passe-t-il si c’est à l’inverse ? Si on récompense la méchanceté et qu’on poursuit et punit la bonté. Par exemple, un paysan indigène qui voit que la destruction d’un bois est mauvaise se convertit alors en son gardien. Il protège donc le bois de qui le détruit pour en tirer des bénéfices. Cette chose de défendre, c’est un bien, parce que ce frère ou cette sœur prennent soin de la vie. Cela est humain, ce n’est pas lié à une religion. Mais il arrive que ce gardien soit poursuivi, emprisonné et, bien souvent, assassiné. Et si on demande pour quel délit on l’a tué et qu’on entend que son délit fut de défendre la vie, comme dans le cas de notre frère Samir Flores Soberanes, alors là on voit bien que le système est malade, qu’il n’y a plus de solution, qu’il faut chercher ailleurs.
De quoi a-t-on besoin pour se rendre compte de cette maladie, de ce pourrissement de l’humanité ? On n’a pas besoin d’une religion, d’une science ou d’une idéologie. Il suffit de regarder, d’écouter, de sentir.
Et puis, et bien, nous voyons que, pour les grands Patrons, les capitalistes, ce qui arrivera demain n’a plus d’importance. Ils veulent gagner de l’argent aujourd’hui. Le plus possible et le plus rapidement possible. Peu importe que tu leur dises : « Écoute, mais ce que tu fais, ça détruit et la destruction se répand, grandit, devient incontrôlable et revient vers toi. C’est comme si tu crachais vers le haut ou que tu pissais contre le vent. Ça te retombe dessus, quoi. » Et tu peux penser que c’est une bonne chose que le malheur emporte une canaille avec lui. Mais il se trouve qu’avant ça, il emporte un bon nombre de gens qui ne savent même pas pourquoi. Comme les enfants, par exemple. Qu’est-ce qu’un enfant peut bien savoir sur les religions, les idéologies, les partis politiques, ou quoi que ce soit ? Mais le système rend ces petits responsables. Il les fait payer. On détruit en leur nom, on tue en leur nom, on ment en leur nom. Et on leur lègue mort et destruction.
Il ne semble donc pas que ça va s’améliorer. Nous savons que ça va s’empirer. Et que, de toute façon, nous devons traverser la tempête et arriver de l’autre côté. Survivre.
Autre chose est ce que nous avons vu pendant la traversée pour la Vie. Ce qu’il y a dans ces endroits qui sont supposés être plus avancés, plus développés comme on dit. Nous avons vu que c’est un mensonge tout ce truc de la « civilisation occidentale », du « progrès » et tout ça. Nous avons vu que tout ce qui est nécessaire pour les guerres et les crimes était là. Nous avons vraiment vu deux choses : l’une est vers où s’achemine la tempête si nous ne faisons rien. L’autre est ce que d’autres rébellions organisées sont en train de construire dans ces géographies. C’est-à-dire que ces personnes voient la même chose que nous. C’est-à-dire la tempête.
Grâce à ces peuples frères nous avons pu amplifier notre regard, le rendre plus large. C’est-à-dire pas seulement voir plus loin mais voir aussi plus de choses. Plus de monde, quoi.
Alors nous, en tant que peuples indigènes que nous sommes, et bien nous nous demandons ce que nous faisons, si c’est foutu, si c’est chacun pour soi. Mais nous voyons ces frères-là genre qui s’en foutent de ce qui arrive aux autres, qui ne s’occupent que d’eux-mêmes, et bien, de toute façon, ils y ont droit aussi. Ils se croient à l’abri enfermés en eux-mêmes. Mais c’est en vain.
LE CHEMIN DE LA MÉMOIRE
Et alors nous pensons, nous nous rappelons comment c’était avant. Nous parlons à nos prédécesseurs. Nous leur demandons si avant c’était comme ça. Nous leur demandons de nous dire s’il y a toujours eu l’obscurité, la mort, la destruction. D’où est donc venue cette idée du monde. Comment est-ce que tout a foiré. Nous pensons que si nous savons quand et comment s’est perdue la lumière, la bonne pensée, le juste savoir de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, alors nous pourrons peut-être les retrouver et avec ça lutter pour que tout redevienne juste, comme il se doit, en respectant la vie.
Et alors nous avons vu comment cela est arrivé et nous avons vu que c’est arrivé avec la propriété privée. Et qu’il ne s’agit pas de changer le nom et de dire qu’il y a la propriété ejidal ou la petite propriété ou la propriété fédérale. Parce que, dans tous les cas, c’est le mauvais gouvernement qui donne les papiers. C’est-à-dire que c’est le mauvais gouvernement qui dit si quelque chose existe et, avec ses manigances, que ça cesse d’exister. Comme il l’a fait avec la réforme de Salinas de Gortari et avec les coups portés à la propriété communale, qui n’existait que si elle était enregistrée et que, avec les mêmes lois, on a réduite jusqu’à la faire disparaître. Et la propriété communale disons enregistrée, et bien elle provoque aussi des divisions et des affrontements. Parce que ces terres appartiennent légalement à quelques-uns, mais contre les autres. Les papiers de la propriété ne disent pas « ceci est à toi » ; ce qu’ils disent, c’est « ceci n’est pas à celui-là, attaque-le ».
Et voilà les paysans qui vont et qui viennent pour qu’on leur donne un papier qui dit que la terre qui est à eux est à eux puisqu’en soi ils la travaillent déjà. Et des paysans qui font la guerre à d’autres paysans même pas pour un bout de terre, non, pour un papier qui dit qui est le propriétaire de cette terre. Et celui qui a le plus de papiers, reçoit alors plus d’aides économiques, c’est-à-dire plus de tromperie. Parce qu’il se trouve que si tu as des papiers, on te donne accès à un programme d’aide sociale, mais on te demande de soutenir par exemple un candidat parce que celui-là, oui, il va te donner le papier et il va te donner de l’argent. Il se trouve que ce même gouvernement te trompe parce que, ce papier, il le vend à une entreprise. Et ensuite, il se trouve que l’entreprise arrive et te dit que tu dois t’en aller parce que cette terre n’est pas à toi parce que, le papier, maintenant c’est le foutu homme d’affaires qui l’a. Et tu t’en vas de gré ou de force. Et là, ils ont des armées, des policiers et des paramilitaires pour te convaincre de t’en aller.
Il suffit que l’entreprise dise qu’elle veut tels terrains pour que le gouvernement décrète l’expropriation de ces terres et le voilà déjà en train de dire à l’entreprise de faire son business « pour un temps ». C’est ce qu’ils font avec les méga-projets.
Et tout ça à cause d’un foutu papier. Même si le papier date de l’époque de la Nouvelle Espagne, le papier ne vaut rien pour celui qui a le pouvoir. C’est une tromperie. C’est pour que tu aies confiance, que tu restes tranquille, jusqu’à ce que le système découvre que, en-dessous de ta pauvreté, il y a du pétrole, de l’or, de l’uranium, de l’argent. Ou qu’il y a une source d’eau pure, car maintenant il se trouve que l’eau est devenue une marchandise qui s’achète et se vend.
Une marchandise comme le furent tes parents, tes grands-parents, tes arrière-grands-parents. Une marchandise comme tu l’es toi, et comme le seront tes enfants, tes petits-enfants, tes arrière-petits-enfants et ainsi, pendant des générations.
Alors ce papier, c’est comme les étiquettes des marchandises sur les marchés, c’est le prix de la terre, de ton travail, de tes descendants. Et tu ne te rends pas compte, mais tu fais déjà la queue à la caisse et tu es sur le point d’arriver. Et il se trouve que non seulement tu vas devoir payer, mais que tu vas sortir du magasin et que tu vas voir qu’ils t’ont pris la marchandise, que tu n’as même pas le papier pour lequel tu t’es tant battu, toi et tes ancêtres. Et que tu vas peut-être léguer à tes enfants un papier, mais peut-être même pas. Les papiers du gouvernement sont le prix de ta vie, et tu dois payer ce prix avec ta vie. C’est-à-dire que tu es une marchandise légale. C’est l’unique différence avec l’esclavage.
Alors les plus vieux te racontent que le problème, la division, les discussions et les disputes sont arrivés quand sont arrivés les papiers de propriété. Ce n’est pas qu’avant il n’y avait pas de problèmes, c’est qu’ils se résolvaient en faisant un accord.
Et le problème, c’est que tu peux faire plein de papiers qui morcellent la terre de nombreuses fois mais la terre ne s’agrandit pas comme les papiers. Un hectare reste un hectare, même s’il y a beaucoup de papiers.
Alors il arrive ce qui se passe maintenant avec ce truc qu’ils appellent la Quatrième Transformation et son programme « Sembrando vida » [En semant la vie] : dans les ejidos, il y a les ayant-droits – ce sont les membres de l’ejido qui ont le fameux papier du certificat agraire – , et les demandeurs qui, bien qu’ils participent à la communauté, n’ont pas de papier, parce que la terre est déjà répartie. Les demandeurs sont supposés être cela, des gens qui demandent un bout de terre, mais en réalité ils sont en train de demander un papier qui dise qu’ils sont des paysans qui travaillent la terre. Alors ce n’est pas le gouvernement qui vient leur dire que telle terre leur revient. Non. Il leur dit que, s’ils démontrent qu’ils sont propriétaires de 2 hectares, on leur donnera une aide économique. Mais ces deux hectares, d’où les sortent-ils ? Et bien des ayant-droits.
C’est-à-dire que la terre dont le papier indique qu’elle est la propriété de quelqu’un doit être divisée en morceaux pour les demandeurs. Elle doit être morcelée de manière à ce qu’il puisse y avoir plusieurs papiers issus d’un même papier. Il n’y a pas de répartition des terres, il y a morcellement de la propriété. Et que se passe-t-il si l’ayant-droit ne veut pas ou ne peut pas ? Ses enfants veulent l’aide économique, mais ils ont besoin du papier. Alors ils se battent avec le père. Les filles ? On n’y pense même pas, les femmes ne comptent pas dans le morcellement des papiers. Et ils se battent à mort, fils contre pères. Et les fils gagnent et avec ce papier, parce que la terre reste la même et reste là où elle était, ils reçoivent leur argent. Avec cet argent, ils s’endettent, ils s’achètent quelque chose ou ils rassemblent de quoi payer le passeur pour aller aux États-Unis. Comme ils n’en ont pas assez, ils vendent le papier à quelqu’un d’autre. Ils vont travailler à l’étranger et il se trouve que ce que qu’ils gagnent sert à payer ceux qui leur ont prêté l’argent. Oui, ils envoient de l’argent à leurs familles, mais ces familles s’en servent pour payer la dette. Au bout d’un certain temps, ce fils revient ou on le renvoie, et cela, si on ne le tue pas ou qu’on ne l’enlève pas. Mais il n’a plus de terre, parce qu’il a vendu le papier et que la terre appartient maintenant à celui qui possède le papier. Il a donc tué son père pour un papier qu’il n’a plus. Il doit alors trouver les sous pour racheter le papier.
La population s’accroît, mais pas la terre. Il y a toujours plus de papiers, mais c’est la même étendue de terrain. Que va-t-il se passer ? Que maintenant ils se tuent entre ayant-droits et demandeurs, mais ensuite ils vont se tuer entre demandeurs. Ses enfants vont se battre entre eux, tout comme lui s’est battu avec ses parents.
Par exemple : tu es un ayant-droit avec 20 hectares et tu as, on va dire, 4 enfants. C’est la première génération. Tu répartis la terre ou plutôt le papier et il y a maintenant un papier de 5 hectares pour chacun. Ensuite, ces 4 enfants ont quatre enfants chacun, deuxième génération, et ils répartissent leurs 5 hectares, alors il revient à chacun un peu plus d’un hectare. Ensuite, ces 4 petits-enfants ont encore 4 enfants chacun, troisième génération, et ils se répartissent le papier, il leur revient alors un quart d’hectare chacun. Ensuite, ces arrière-petits-enfants ont 4 enfants chacun, quatrième génération, ils se répartissent le papier et il leur revient un dixième d’hectare chacun. Je m’arrête là car, en 40 ans à peine, à la deuxième génération, ils vont s’entre-tuer. C’est ce que sont en train de faire les mauvais gouvernements : ils sèment la mort.
LE VIEUX NOUVEAU CHEMIN
Qu’en a-t-il été dans notre histoire de lutte de ce qu’on appelle « base matérielle » ?
Et bien, d’abord il y a eu l’alimentation. Avec la récupération des terres qui étaient aux mains des grands propriétaires terriens, l’alimentation s’est améliorée. La faim a cessé d’être l’invitée dans nos maisons. Ensuite, avec l’autonomie et le soutien de gens qui sont des « bonnes personnes », comme nous disons d’elles, ce fut le tour de la santé. Là, ce fut et c’est très important le soutien des docteurs fraternels, comme nous les appelons, parce qu’ils sont comme nos frères qui nous aident, et pas seulement pour les maladies graves mais également et surtout dans la préparation, c’est-à-dire dans le savoir lié à la santé. Ensuite, l’éducation. Ensuite, le travail de la terre. Ensuite, ce qui concerne le gouvernement et l’administration des propres pueblos zapatistes. Ensuite, ce qui concerne le gouvernement et la coexistence pacifique avec ceux qui ne sont pas zapatistes.
La base matérielle de tout cela, c’est-à-dire la forme de production, est la coexistence du travail individuel-familial et du travail collectif. Le travail collectif a permis aux compañeras de décoller et de participer à l’autonomie.
Disons que les 10 premières années d’autonomie, c’est-à-dire du soulèvement à la naissance des Conseils de bon gouvernement, en 2003, ont été celles de l’apprentissage. Les 10 années suivantes, jusqu’en 2013, permirent d’apprendre l’importance de la relève générationnelle. Les années de 2013 à aujourd’hui ont été celles de la constatation, de la critique et de l’autocritique des erreurs fonctionnelles, administratives et éthiques.
Concernant ce qui vient à présent, nous aurons une étape d’apprentissage et de réajustement. C’est-à-dire que nous ferons beaucoup d’erreurs et que nous aurons beaucoup de problèmes, parce qu’il n’y a pas de manuel ou de livre qui te dise comment faire. Nous tomberons souvent, certes, mais nous nous relèverons encore et encore pour continuer à cheminer. Bref, nous sommes zapatistes.
La base matérielle ou de production de cette étape va être une combinaison du travail individuel-familial, du collectif et de cette chose nouvelle que nous appelons « travail en commun » ou « non-propriété ».
Le travail individuel-familial se base sur la petite propriété individuelle. Une personne et sa famille travaillent leur lopin de terre, leur petite boutique, leur moyen de locomotion, leur bétail. Le gain ou le bénéfice revient à cette famille.
Le travail collectif repose sur l’accord entre compañeras et/ou compañeros pour effectuer des travaux sur des terres collectives (attribuées comme telles avant la guerre et élargies après la guerre). On répartit les travaux selon le temps, la capacité et la disposition. Le gain ou bénéfice est pour le collectif. On l’utilise généralement pour les fêtes, les mobilisations, l’acquisition de matériel de santé, la formation des promoteurs de santé et d’éducation et pour les déplacements et les frais de fonctionnement des autorités et des commissions autonomes.
Le travail commun commence, maintenant, par la possession de la terre. Une partie des terres récupérées est déclarée pour « le travail commun ». C’est-à-dire qu’elle n’est pas morcelée et qu’elle n’est la propriété de personne, qu’elle n’est ni petite, ni moyenne, ni grande propriété. Cette terre n’est à personne, elle n’a pas de propriétaire. Et, en accord avec les communautés proches, on se « prête » mutuellement cette terre pour la travailler. On ne peut ni la vendre, ni l’acheter. On ne peut pas l’utiliser pour la production, le transfert ou la consommation de stupéfiants. Le travail se fait « à tour de rôle » en accord avec les GALs et les frères non zapatistes. Le bénéfice ou le gain revient à celles et ceux qui travaillent, mais la propriété n’en est pas une, c’est une non-propriété qu’on utilise en commun. Peu importe si tu es zapatiste, affilié à un parti, catholique, évangéliste, presbytérien, athée, juif, musulman, noir, blanc, brun, jaune, rouge, femme, homme, autre. Tu peux travailler la terre en commun, avec l’accord des GALs, CGAL et ACGal, selon le village, la région ou la zone, qui sont ceux qui veillent à ce que les règles d’usage commun soient respectées. Que tout serve au bien commun, que rien n’aille contre le bien commun.
UN PARTAGE MONDIAL : LE VOYAGE POUR LA VIE.
Quelques hectares de cette non-propriété vont être proposés aux peuples frères d’autres géographies du monde. Nous allons les inviter pour qu’ils viennent et travaillent ces terres, avec leurs propres mains et leurs propres savoirs. Que se passe-t-il s’ils ne savent pas travailler la terre ? Et bien les compañeras et compañeros zapatistes leur montreront comment faire, et les temps de la terre et comment en prendre soin. Nous croyons qu’il est important de savoir travailler la terre, c’est-à-dire de savoir la respecter.
Je ne crois pas que cela nuise à quiconque que, tout comme on étudie et on apprend dans des laboratoires et des centres de recherche, on étudie et on apprenne aussi le travail des champs. Et encore mieux, si ces peuples frères ont des savoirs et des façons de travailler la terre et nous apportent ces savoirs et façons de faire et, ainsi, nous aussi nous apprenons. C’est comme un partage, mais pas seulement avec des mots sinon par la pratique.
Nous n’avons pas besoin qu’on vienne nous expliquer l’exploitation car nous la vivons depuis des siècles. Ni qu’on vienne nous dire qu’il faut mourir pour obtenir la liberté. Cela, nous le savons et le pratiquons tous les jours depuis des centaines d’années. Ce qui, oui, est bienvenu, c’est le savoir et la pratique pour la vie.
Regarde, la délégation qui est allée en Europe a appris beaucoup de choses, mais la chose la plus importante que nous avons apprise, c’est qu’il y a beaucoup de personnes, de groupes, de collectifs, d’organisations qui cherchent la manière de lutter pour la vie. Ils et elles ont d’autres couleurs, d’autres langues, d’autres coutumes, d’autres cultures, d’autres façons de faire. Mais ils et elles ont la même chose que nous et c’est le cœur de lutte.
Ils ne cherchent pas qui est le meilleur ou qu’on leur donne une place dans les mauvais gouvernements. Ils cherchent à soigner le monde. Et oui, ils sont très différents entre eux. Mais ils sont pareils, ou plutôt nous sommes pareils. Parce que nous voulons réellement construire autre chose, et cette chose, c’est la liberté. C’est-à-dire la vie.
Et nous les communautés zapatistes, nous disons que c’est notre famille toutes ces personnes. Peu importe qu’elles soient très loin. Et dans cette famille, il y a des grandes sœurs, des grands frères, des petites sœurs et des petits frères. Et il n’y a personne de meilleur. Mais une même famille. Et en tant que famille nous nous soutenons quand nous pouvons et nous nous enseignons ce que nous savons.
Et toutes, tous, toustes, sont des gens d’en-bas. Pourquoi ? Parce que ceux d’en-haut prêchent la mort parce qu’ils en tirent des bénéfices. Ceux d’en-haut veulent que les choses changent mais pour leur propre bénéfice, même si c’est de pire en pire. C’est pour ça que ce sont ceux d’en-bas qui vont lutter et qui luttent déjà pour la vie. Si le système est un système de mort, alors la lutte pour la vie est la lutte contre le système.
Qu’est-ce qu’il y a ensuite ? Bon, chacun·e se construit son idée, sa pensée, son plan de ce qui est le mieux. Et chacun·e a peut-être une pensée différente et une manière d’être distincte. Et cela, il faut le respecter. Parce que c’est dans la pratique organisée que chacun·e voit si ça marche ou pas. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de recettes ni de manuels, parce que ce qui sert à l’un, ne sert peut-être pas à l’autre. Le « commun » mondial est le partage d’histoires, de savoirs, de luttes.
C’est-à-dire que, comme qui dirait, le voyage pour la vie continue. Par la lutte, donc.
Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.
Sous-commandant insurgé Moisés.
Mexique, décembre 2023. 500, 40, 30, 20, 10, 3, un an, des mois, des semaines, des jours, il y a un instant à peine, après.
P.S. En finissant l’entretien et en vérifiant si le sens de ses explications était juste, le Sous-commandant insurgé Moisés – qui a reçu le commandement et est devenu le porte-parole zapatiste il y a 10 ans, en 2013 – , alluma une énième cigarette. Moi, j’allumai ma pipe. Nous sommes restés à regarder le linteau de la porte de la cabane. L’aube laissait place à l’aurore et les premières lueurs du jour réveillaient les sons dans les montagnes du Sud-est mexicain. Nous ne dîmes plus rien, mais peut-être avons-nous pensé tous les deux : « Et il manque ce qu’il manque ».
P.S. QUI DÉCLARE SOUS SERMENT À aucun moment ou étape de la délibération qui a conduit à la décision que prirent les pueblos zapatistes n’ont surgi des citations, des notes de bas de pages ou encore des références, même lointaines, de Marx, Engels, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Bakounine, le Che, Fidel Castro, Kropotkine, Flores Magón, la Bible, le Coran, Milton Friedman, Milei, le progressisme (pour autant qu’il ait des références bibliographiques qui ne soient pas celles de ses gratte-papiers), la Théologie de la Libération, Lombardo, Revueltas, Freud, Lacan, Foucault, Deleuze, ce qui est à la mode – ou au mode – dans les gauches, ni n’importe quelle source des gauches, des droites ou des centres inexistants. Ce n’est pas tout, je sais aussi qu’ils n’ont lu aucun des ouvrages fondateurs des ismes qui alimentent rêves et défaites de la gauche. Pour ma part, je donne un conseil non sollicité à celles et ceux qui ont lu ces lignes : chacun est libre de faire le ridicule, mais je vous recommanderais qu’avant de commencer avec vos niaiseries du type « le laboratoire de la Lacandone », « l’expérience zapatiste », et de cataloguer cela dans un sens ou dans un autre, vous y pensiez à deux fois. Parce que, en parlant de ridicules, vous le faites en grand depuis presque 30 ans à vouloir « expliquer » le zapatisme. Peut-être que vous ne vous en souvenez plus maintenant, mais ici, ce qui ne manque pas, à part la dignité et la boue, c’est la mémoire. C’est comme ça.

Laisser un commentaire