Le 22 mars 2026, lors de l’émission Etat-Nation et fabrique du genre, l’invité ( Ludovic-Mohamed Zahed) évoquait la situation préoccupante des politiques publiques homophobes actuels au Sénégal. Cette déclaration, d’une multiplicité de collectifs et d’associations, s’inscrit pleinement dans un contexte d’une escalade des violences homophobes qui ont suivi l’adoption d’une législation particulièrement répressive par le gouvernement sénégalais. Nous la relayons ici.
Déclaration sur l’intensification des attaques contre les personnes LGBTIQ au Sénégal à travers une législation punitive, des violences cautionnées par l’État et des détentions arbitraires
Nous exprimons notre profonde inquiétude face à l’escalade des mobilisations anti-lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, intersexes et queer (LGBTIQ), ainsi que des violences et détentions qui ont suivi l’adoption récente d’une législation particulièrement répressive au Sénégal.
Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté cette nouvelle loi, après que le Conseil des ministres sénégalais a approuvé un projet de modification de l’article 319 du Code pénal. Cette loi punit les « actes contre nature », accroît significativement les peines relatives aux relations entre personnes de même sexe et criminalise ce que les autorités qualifient de « promotion » ou de « financement » de l’homosexualité. Elle double la peine maximale d’emprisonnement pour les relations entre personnes de même sexe, passant de cinq à dix ans, introduit des amendes plus lourdes et pénalise toute forme de plaidoyer ou de soutien aux droits des personnes LGBTIQ.
Le projet de loi a été adopté à une écrasante majorité, avec 135 voix pour, aucune contre et trois abstentions, dans un contexte marqué par des discours de haine violents et virulents de la part des député·e·s, allant au-delà du processus législatif — beaucoup appelant à la violence contre les minorités sexuelles et de genre. Le Premier ministre Ousmane Sonko a publiquement défendu la loi comme faisant partie du programme politique du gouvernement. Le président Bassirou Diomaye Faye a promulgué la loi.
Le climat entourant ces débats était déjà extrêmement hostile. Entre le 4 et le 6 février 2026, les autorités sénégalaises ont arrêté 12 hommes accusés « d’actes contre nature » en vertu de l’article 319 du Code pénal, renforçant un climat de peur et de dénonciation publique. Depuis, plus de 50 personnes ont été détenues pour les mêmes accusations. De nombreux avocats hésitent à représenter les personnes accusées, la nouvelle loi accordant à l’État des pouvoirs étendus pour agir contre toute personne qui leur apporte assistance, y compris les médias.
Deux jours après l’adoption de la loi, un adolescent de 17 ans, Malick Ndiaye, a été assassiné par d’autres jeunes alors qu’il jouait au tam-tam, après avoir été accusé d’être homosexuel. Le climat ainsi créé met en danger la vie des personnes queer sénégalaises et éloigne la société de l’État de droit au profit d’une surveillance et d’une violence de type mob.
Ces développements s’inscrivent dans un contexte déjà fragile où les personnes LGBTIQ font face à une stigmatisation généralisée, à l’exclusion sociale et à une menace constante de violence. Les lois criminalisant les relations entre personnes de même sexe ne restent pas théoriques : elles créent des conditions qui légitiment le harcèlement, l’extorsion, les arrestations arbitraires et les agressions physiques. En pratique, elles renforcent la peur au sein des communautés et contraignent les individus à davantage d’invisibilité, limitant leur accès aux soins de santé, à la protection juridique et au soutien social.
Au Sénégal, les autorités ont délibérément instrumentalisé le VIH en confondant le statut sérologique positif avec le fait d’être queer et en accusant de nombreuses personnes de transmission intentionnelle. La divulgation publique des résultats de tests VIH de personnes accusées d’homosexualité viole le secret médical, la présomption d’innocence et le droit à un procès libre et équitable. En révélant le statut sérologique d’une personne accusée sans son consentement ou sous contrainte, le Sénégal enfreint les lois et principes africains et internationaux qui garantissent le droit à la dignité, à l’égalité et à la protection contre la discrimination. Cela constitue également une atteinte à la vie privée ainsi qu’une forme de torture psychologique pour les personnes accusées et leurs familles, dont l’état de santé continue d’être débattu publiquement.
Le Sénégal rejoint ainsi une liste croissante de pays africains où la vie des minorités sexuelles et de genre est instrumentalisée au cœur de stratégies politiques, exposée au débat public, déshumanisée et privée de libertés fondamentales. Nous rejetons ces mesures ainsi que les récits qui les justifient. La dignité, l’humanité et la sécurité des peuples africains ne peuvent être défendues de manière sélective. Les personnes queer africaines sont africaines, et leurs vies, leurs droits et leur avenir sont indissociables de la lutte plus large pour la justice, la dignité et la liberté sur le continent. Les droits des citoyen·ne·s queer africain·e·s ne peuvent continuer à être sacrifiés au service d’une culture coloniale de l’homophobie imposée aux sociétés africaines à travers différents régimes de colonisation.
Dans plusieurs pays, les minorités sexuelles sont de plus en plus présentées comme des symboles de décadence morale ou d’influence étrangère, afin de mobiliser la colère publique et détourner l’attention des crises économiques, sociales et de gouvernance. De telles stratégies réactionnaires mettent en danger des communautés vulnérables sans répondre aux véritables défis auxquels font face les sociétés africaines.
Nous, en tant que citoyen·ne·s africain·e·s, réaffirmons que les sexualités africaines ont toujours été diverses et ne se limitent pas à l’hétérosexualité. Les personnes queer ne sont pas étrangères à l’Afrique. Les recherches historiques et anthropologiques africaines, ainsi que les mémoires vivantes des communautés à travers le continent, démontrent que des formes diverses d’expression de genre et d’intimité entre personnes de même sexe existaient bien avant les différents régimes coloniaux et tout au long de la période coloniale. Bon nombre des lois actuellement utilisées pour criminaliser les personnes queer proviennent de codes pénaux coloniaux imposés par les administrations européennes. Les persécutions observées aujourd’hui prolongent donc un héritage colonial plutôt que de défendre les histoires culturelles africaines et leur authenticité.
Des anthropologues et spécialistes du genre sénégalais ont depuis longtemps critiqué cette opposition binaire entre « l’Occident » et « l’Afrique », qui dénigre les variations sexuelles et de genre en les présentant comme des importations européennes pathologiques. Nous continuons de dénoncer les politiques réactionnaires dans un contexte marqué par un néocolonialisme agressif et des interventions occidentales en Afrique. Nous dénonçons également les discours populistes homophobes qui mobilisent le patriotisme, les différences culturelles et la morale pour désigner des boucs émissaires et subjuguer les communautés non conformes aux normes de genre et de sexualité, tout en échouant à proposer des réponses idéologiques solides face aux réalités contemporaines : ingérences étrangères, extraction des ressources africaines, exploitation de la main-d’œuvre et instabilité.
Ce qui se déroule au Sénégal n’est pas un cas isolé. Des dynamiques législatives et politiques similaires sont observées au Ghana, au Burkina Faso, en Ouganda et dans d’autres pays, où de nouvelles lois, campagnes politiques et paniques morales ciblent de plus en plus les minorités sexuelles et de genre.
Nous appelons donc les organisations africaines de défense des droits humains, les mouvements sociaux, les intellectuel·le·s, les médias, les acteur·rice·s culturel·le·s et les acteurs de la société civile à adopter une position claire et fondée sur des principes. La défense des droits humains des peuples africains ne peut être sélective. Pas d’Afrique souveraine sans peuples souverains. Pas de peuples souverains sans corps souverains dans toute leur diversité. Nous ne pouvons pas nous libérer en tant que peuple tout en appliquant activement des lois coloniales contre certaines parties de notre population. La crédibilité des mouvements démocratiques et de justice sociale dépend de leur volonté de défendre la dignité et la sécurité de tous les Africains et Africaines, en particulier celles et ceux dont les identités sont marginalisées et stigmatisées.
Nous exhortons également les institutions régionales et internationales de défense des droits humains à surveiller de près la situation et à soutenir les organisations de la société civile sénégalaise et africaine qui documentent ces violations et protègent les communautés vulnérables.
Le silence face à de telles violences et violations abjectes revient à prendre position, et s’aligner avec le pouvoir n’a jamais servi les luttes de libération. Le silence face à l’injustice ne fait que renforcer les systèmes d’exclusion et de violence, exposant chacun·e à leurs conséquences. Dans ce contexte d’hostilité accrue, la solidarité entre mouvements, au-delà des frontières et des communautés, est plus que jamais nécessaire.
La lutte pour la dignité, la sécurité et l’égalité des personnes queer africaines est indissociable de la lutte plus large pour la justice et la libération sur le continent.

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