La canicule est politique. Elle nous renvoie à nos conditions matérielles d’existence et révèle, mieux que toute autre, les hiérarchies sociales. Sur un plateau de télévision, un animateur bien-pensant prétend que nous subissons tous la canicule de la même façon, « même Bernard Arnault ». Nous prétendons le contraire. Nous avons rassemblé ici quelques situations, témoignages, faits économiques, extraits de rapports et articles de presse consacrés aux épisodes de canicule et à leurs conséquences sur les situations de précarité.
La canicule ne fabrique pas les hiérarchies sociales ; elle les exacerbe et les rend visibles. L’intensification de ces épisodes climatiques extrêmes ne relève pas d’une fatalité. Elle s’inscrit notamment dans un mode de production dont la dynamique d’accumulation transforme les conditions mêmes de nos échanges avec le reste du vivant. Les émissions massives de gaz à effet de serre ne relèvent pas seulement de choix techniques ou de comportements individuels. Elles s’inscrivent également dans une organisation sociale de la production où la dynamique d’accumulation prime sur les besoins humains comme sur les équilibres écologiques.
Plus tôt dans l’année, nous écrivions que les luttes plurielles et diverses, dans leurs multiples géographies, étaient autant d’oasis dans le désert ; qu’elles venaient nous nourrir de leurs fruits et nous abreuver au cœur du désert impitoyable des hiérarchies sociales et de l’économie capitaliste. Cet été, lors des épisodes climatiques extrêmes, la chaleur insoutenable de ce désert s’est invité.e jusque dans nos maisons.
La plupart de ces témoignages viennent de Précarité magazine, que nous vous invitons à télécharger en cliquant ici.
La canicule dans les HLM — une violence sociale
L’article suit Hayat Chaïb, locataire malvoyante d’un HLM du XVe arrondissement parisien, où les températures ont atteint 36,3°C fin juin. Sa voisine Marie-Thérèse, 68 ans, est morte seule dans son appartement pendant cet épisode caniculaire. Entre le 22 et le 28 juin, Santé publique France a recensé près de 9 000 décès, soit une hausse de 29,1% par rapport à la semaine précédente (62% pour l’Île-de-France).
Le texte pointe la responsabilité du bailleur social Seqens, qui a refusé pendant des années d’installer des volets malgré des demandes répétées depuis 2022, invoquant la préservation de la façade du bâtiment — tout en appelant lui-même ses locataires à fermer leurs volets lors de l’alerte canicule. D’autres résidents (à Paris comme dans le Val-de-Marne ou les Hauts-de-Seine) témoignent de situations similaires : logements non rénovés, réclamations ignorées, DPE jugés erronés. Une autre victime, Louisette Rivalain (93 ans), est décédée le 29 juin dans un logement sans volet, malgré des alertes répétées à son bailleur
Argenteuil : les quartiers populaires face à la canicule
Le quartier Val-d’Argent-Nord à Argenteuil, où les habitants enchaînent les épisodes de chaleur extrême (jusqu’à 40°C fin juin). Il s’appuie sur un baromètre de l’Anru (2024) selon lequel 59% des habitants des quartiers prioritaires souffrent plus de la chaleur dans leur logement, qu’ ailleurs — un écart attribué à l’urbanisme (îlots de chaleur, manque d’espaces verts), à la suroccupation des logements et au manque d’infrastructures rafraîchissantes.
Plusieurs témoignages illustrent cette précarité : une septuagénaire n’ayant pas pu acheter un ventilateur en promotion faute de moyens, un parc fermé dès 20h par la mairie, une piscine municipale payante, des transports non climatisés. Six personnes sont mortes de la chaleur entre le 23 et 25 juin, dont deux hommes sans domicile fixe, alors que le maire avait fermé l’unique centre d’hébergement d’urgence en 2023. Les seuls secours viennent d’associations locales (distributions d’eau, maraudes) plutôt que de la mairie, critiquée pour son inaction par plusieurs habitants.
Logement étudiant — Une étude montre que 95 % des annonces de logements étudiants dans six villes dépassent l’encadrement des loyers, avec des loyers moyens de 600 € (jusqu’à 984 € à Paris) pour des studios de 18 m². Les APL ne couvrent que 43 % du loyer en moyenne.
Île-de-France — La demande de logement social atteint un niveau record (933 996 demandes fin 2025), avec un ratio d’environ une attribution pour 14 demandes et des délais moyens dépassant 30 mois.
Val-d’Oise — Un homme a menacé un maire et des agents municipaux pour obtenir un logement social, provoquant la fermeture temporaire de la mairie.
Loi — Critique du projet de loi logement examiné au Sénat, qui assouplirait l’interdiction de louer les passoires thermiques, alors que la canicule de fin juin a causé une forte hausse de la mortalité. Des associations ( dont nous faisons partie) réclament un droit aux volets et brasseurs d’air, refusé par le gouvernement, et appellent à une grève des loyers pour les logements invivables.
Classement des fortunes — Bernard Arnault redevient la première fortune professionnelle de France (121,2 milliards d’euros), devant les héritiers Hermès. 153 familles milliardaires sont recensées en France.
Obernai — Le CCAS a fermé son accueil physique suite à une multiplication des incidents (insultes, menaces) depuis la canicule, liés à la détresse sociale des usagers.
Mediapart — Analyse des réactions méprisantes sur les réseaux sociaux après des scènes de cohue devant des magasins Lidl vendant des climatiseurs à bas prix. L’article, s’appuyant sur le sociologue Denis Colombi, dénonce le mépris de classe (et parfois raciste) envers les personnes précaires jugées responsables de leur pauvreté, et rappelle des précédents (ruée sur le Nutella en 2018). Il évoque aussi le cas d’une femme enceinte expulsée de son hébergement social, confrontée à des injonctions sur ses choix de vie.
France Travail — un accompagnement qui perd son sens
Une étude du Cnam, dresse un constat sévère sur le suivi des demandeurs d’emploi. Les chercheuses montrent que l’accompagnement censé être personnalisé se révèle souvent inefficace, voire contre-productif. Les entretiens ressemblent davantage à des contrôles de présence qu’à un véritable dialogue, et une conseillère interrogée reconnaît que le format des rendez-vous est trop rigide pour laisser place aux questions spontanées des inscrits
Insee — Le taux de pauvreté atteint son plus haut niveau historique en France métropolitaine : 15,4 % de la population (9,8 millions de personnes), avec des revenus inférieurs à 1 337 €/mois. Les chômeurs (36,1 %) et familles monoparentales (34 %) sont les plus touchés ; les inégalités progressent également.
Allier — Malgré la hausse du nombre d’allocataires (+1,1 % sur un an), le département mise sur le dispositif « 15 heures d’activité » en entreprise, présenté comme un tremplin vers l’emploi. Un témoignage évoque cependant 15h/semaine effectuées sans rémunération pendant deux mois chez Stellantis, ce qui pose la question du travail gratuit déguisé.
Finistère — Six allocataires du RSA, soutenus par la CGT, ont attaqué en justice le département pour ses méthodes de contrôle. L’article dénonce une confusion entretenue entre contrôle de la recherche d’emploi et lutte contre la fraude, et rappelle que le RSA est une allocation différentielle soumise à des règles précises de déclaration de ressources. Il interroge : la solidarité reste-t-elle un droit encadré, ou devient-elle une faveur conditionnelle ?
Saint Etienne — Témoignage à venir
Conclusion
Le soleil n’est pas responsable de ces catastrophes, de ces morts, de toutes ces vies invivables. Avec de l’eau et une terre fertile, il rend possible le développement des plantes et de la biodiversité qui les accompagne. Pourtant, sous des rapports sociaux capitalistes, ce même soleil, qui permet la vie, devient un calvaire. C’est une manière spécifique d’organiser la production, la circulation et la répartition des richesses qui perturbe les cycles naturels, renforce l’effet de serre et conduit à des vies invivables.
Nous n’avons aucun autre prise sur ces rapports sociaux, liés au marché mondial et aux politiques publiques, qu’en nous organisant d’en bas et là où nous sommes. Construire des rapports sociaux alternatifs, produire en commun, partager les richesses : partout, des expériences montrent que d’autres manières de vivre existent déjà. Dès lors qu’une économie capitaliste, déterminée à produire toujours davantage sans prendre en compte les nécessités humaines d’une vie vivable, se développe et tend à réduire l’ensemble des activités sociales à la seule rationalité économique, elle construit inévitablement une hiérarchie entre les vies que l’on protège et celles que l’on condamne.
Mais, dans le désert de cette économie politique, des oasis continuent de surgir. Partout, d’en bas, des camarades s’organisent pour se loger, se nourrir, lutter et vivre. Sous le soleil de Shiraz, malgré les bombardements américains et la répression des ayatollahs, deux hommes s’embrassent dans la chaleur d’une nuit d’été. Ils célèbrent le simple fait d’être vivant.e.s et défendent leur droit d’exister. Ailleurs, des camarades s’entraident, se préparent à la tempête qui vient, se retrouvent pour faire la fête et poursuivent la lutte pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Partout, on cherche à construire des oasis et à planter des grenadiers.
Où que vous habitiez dans notre maison commune qu’est la Terre, nous voulons vous dire ceci : nous sommes attentifve.s à vos luttes. Elles nous inspirent bien davantage que vous ne pourriez jamais l’imaginer.

Laisser un commentaire